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  • : le vent qui souffle
  • : Un souvenir surgissait parfois des mots comme un djinn d'une jarre, un souvenir imaginé, un oubli imaginaire... Le jeu de l'oubli dans l'écriture consistait à donner une forme à ces souvenirs blancs qui s'échappaient comme des fantômes...
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25 mars 2013 1 25 /03 /mars /2013 16:58

Grains de sable

 

La teinte particulière de cette brique, moins rouge que d'autres et comme éclairée de l'intérieur par quelques grains de sable qui se révélaient capables de transformer l'uniformité d'un simple mur en une symphonie de couleurs, ce détail anodin, trivial peut-être - quoi de plus laid qu'un mur de briques dans une cité ouvrière du nord de la France - donnait accès à une vérité de la lumière et de la matière qui valait bien ce qu'en pouvaient révéler les murailles du château de Versailles ou les tableaux d'un peintre.   

 

 

Retour imaginaire 

 

Les pelleteuses avaient peut-être emporté les débris des maisons insalubres situées sur le côté obscur de la place, dans ce dédale de ruelles et de courées qui descendaient vers le canal et les usines. Emporté aussi le cours des promenades improvisées et les causeries impromptues sur le pas d'une porte, écran de bois devant lequel on se montre ou derrière lequel on disparaît, comme au théâtre, dans les vieux quartiers des vieilles cités. De grands ensembles tout neufs les remplaçaient peut-être, trop grands ou trop neufs, aux arêtes trop coupantes, rassemblements discontinus d'habitations empilées cassant la ligne de vie des rues. 

 

 

Pourquoi?

 

Pourquoi cette poussière, ces cendres, ces scories sur l'épure des sentiments, pourquoi cette poix, ce poids, ce poison qui tue le désir, pourquoi ce paysage désertique ou ce froid polaire comme un défi trop lourd à relever, pourquoi cette attirance vertigineuse pour le vide, l'inanité, la vacuité, l'envers ou le revers du monde, pourquoi l'ombre plutôt que la lumière, pourquoi les fantômes ou les phantasmes plutôt que les vivants, les bien portants, les bien pensants, pourquoi cette fêlure, cette brisure dans son propre reflet, pourquoi ce manque, cette absence, cette trahison peut-être, cet oubli, ce départ, cette séparation, cette solitude, cette disparition, cet effacement, pourquoi ces quelques souvenirs si dérisoires, pourquoi les esprits carrés parviennent-ils à le rester, pourquoi occuper sa vie à se leurrer, à oublier, à contempler une épaisseur factice dans des miroirs aux alouettes, pourquoi cet écart, ce fossé, cet abîme entre bonheur et malheur? 

 

 

Le moi qui se dérobe

 

Elle était dans le bleu, dans le blanc ou dans le noir, hors jeu, hors du "je". En quête de son existence comme un personnage en quête d'auteur, incapable de se donner vie par elle-même, pantin, automate ou marionnette, qui s'agite quand le mécanisme a été remonté, ou que l'on agite en tirant les ficelles. Vivant de la vie confisquée d'un Pinocchio puni. Sentant avec angoisse sa conscience se diluer, s'évaporer, se dissoudre, sous l'effet d'un questionnement acide. Pourquoi?

 

 

Incertains rivages

 

Elle avait traversé les champs laissés en friche qui séparaient l'autoroute de la cité où elle habitait. Ce n'était pas encore l'aube mais l'eau bleue de la nuit avait pris l'éclat qui annonce la révélation attendue de la lumière du jour. Elle aimait suivre du regard le double sillon lumineux des phares jaunes et des feux arrière rouges qui filaient en sens inverse et finissaient par devenir invisibles de l'autre côté de la brume. De loin, les immeubles de la cité paraissaient presque beaux parce qu'ils étaient associés à l'idée d'un départ possible et qu'à cet instant précis de la nuit finissante, du matin frémissant, on se sentait hors du temps, hors du quotidien, dans un monde où les frontières entre la vie et la mort, la présence et l'absence, le rêve et la réalité, la laideur et la beauté, n'existent plus. 

 

 

Seule

 

            j'ai oublié ma main dans la tienne

et sans ma main je suis figée là où tu m'as quittée 

les yeux comme morts

 

 

Face à face

 

Lune

 

 

 

Côté face, le petit miroir rond qu'elle tournait et retournait dans le creux de ses mains lui renvoyait dans la pénombre une image floue et obscurcie de ses propres traits, qu'elle confrontait à ceux de la personne photographiée côté pile. La ressemblance était saisissante. La fêlure sur la glace, la rouille qui s'était installée sur les bords, le jaunissement de la photographie qui avait été heureusement protégée par une fine pellicule de verre elle-même craquelée à plusieurs endroits, rendaient plus prégnante l'ancienneté de ce petit objet, et sa fragilité plus émouvante encore. Par instants, le miroir captait un rayon de lune qui étincelait dans la nuit froide et claire. Elle avait ouvert la fenêtre avec le désir de se mêler aux étoiles, de se baigner dans la voie lactée, de vivre de la vie des dieux ou du silence des astres. Dans une sorte de vision fantasmagorique ou d'hallucination, la photographie collée au dos du petit miroir rond se superposait à la surface lunaire... 

 

 

Terre promise

 

Souvent, le soir, elle revenait marcher à travers cet espace incertain, ni campagne ni ville, ces anciens champs devenus terrains vagues, en attente de projets urbains, entre la ZUP et l'autoroute. L'antidote de la peur était quelque part de l'autre côté de la brume, où finissaient par disparaître les feux arrière des véhicules. Il fallait quitter la rive connue, s'élancer à travers cet espace incertain, ces terrains en attente d'un emploi, d'une utilisation, d'une occupation au sens propre du terme, aussi vagues qu'elle se sentait velléitaire, aussi vides qu'elle se sentait creuse, bordés du côté de l'horizon par la fluidité, la mobilité de l'axe autoroutier, et du côté de la cité par la rigidité, l'inquiétante immobilité des grands murs de béton, aussi austères que ceux d'une prison. Mais une sorte de paralysie la maintenait sur place, dans la prison de ses désirs contradictoires et de sa conscience confuse, déboussolée, affolée...       

 

 

Hors les murs  

 

      Anguleusement

ville des jeux mère   RALENTIR

enfants à coeur bloqué

désertent la caserne

 

 

    Ir-réalité 

 

 

Peut-être avait-elle inventé tout cela, la chaise s'était cassée par accident, le carreau de la porte vitrée également en vertu de la loi des séries, Monique avait eu envie de changer le cadre au-dessus du bahut mais l'autre n'était pas encore prêt et son compagnon n'était pas à l'origine des dégradations sur les murs mais c'étaient les enfants avec leurs autos tamponneuses ou leurs fléchettes, de même qu'ils avaient mis en pièces le beau vase en cristal et l'assiette en porcelaine et leur mère avait protégé de leurs maladresses les autres objets fragiles en les rangeant sous clé tout au fond d'une armoire; les vociférations entendues quelquefois dans l'appartement contigu n'étaient que l'expression forte d'une exaspération passagère, l'explosion d'une colère banale, la manifestation incontrôlée d'une fatigue compréhensible, la vie somme toute avec ses changements d'humeurs et sa palette plus ou moins nuancée, plus ou moins vive, plus ou moins éclatante et tonitruante de sentiments qu'elle suscite, un ton plus haut chez certains, un ton plus bas chez les autres...

 

Erreurs d'interprétation, de décryptage, jeux trompeurs de l'identification, les sensations qu'elle avait attribuées à la petite fille avaient surgi de l'écartement de la porte comme d'une faille creusée dans son propre coeur; le ruissellement des eaux de sa mémoire s'acharnait sans relâche sur la réalité comme la pluie depuis tout à l'heure sur la verrière et ses souvenirs eux-mêmes étaient faussés, fissurés, ravinés et remodelés par sa solitude présente sur ce banc au lourd passé, la verrière qui bruissait sous les gouttes n'était qu'une protection illusoire qui déformait à la fois le ciel et la terre, le rêve et la réalité, l'espoir et son absence, ce miroir déformant se glissait partout depuis presque toujours entre la vérité de sa vie et les représentations qu'elle s'en fabriquait; elle jouait sur un plateau désert, son texte disait l'absence mais le dépouillement éclairait par défaut une multitude de personnages mi-réels, mi-fictifs, morts ou vivants, qui finissaient par encombrer la scène de leurs intrigues si entremêlées, si enchevêtrées, que l'unique comédienne, actrice solitaire et solaire, paraissait ne jamais devoir finir de reconstruire, de recomposer, de reconstituer la totalité des pièces du puzzle qui dansaient la sarabande autour de sa personne dans un désordre, une confusion indescriptible...

 

 

L'archéologie de l'angoisse

 

Cette angoisse insidieuse, indicible, était apparue pour la première fois le jour où... Non, la première apparition était antérieure, elle remontait à... Ensuite, elle l'avait réprimée, refoulée jusqu'au jour où... En réalité, elle avait toujours connu cette forme d'angoisse sans contenu qui réfrénait tout élan, il s'y était ajouté le sentiment d'une menace, d'une possible catastrophe, tremblement de terre, fin du monde, colère des dieux, misère des hommes, apocalypse, fatalité... Et l'angoisse engendrée par cette menace bien réelle avait recouvert l'autre, l'insidieuse, l'indicible, celle qui n'avait pas de contenu, de raison, de cause apparente, sauf peut-être le seul fait d'exister... 

 

 

L'usine

 

Lucien n'était plus un enfant. Il était entré dans le monde des adultes à l'âge, très exactement - il tenait à cette précision - de onze ans et dix mois. Ses premières journées à l'usine resteraient gravées dans sa mémoire jusqu'à sa dernière heure, comme plus tard en mai quarante l'épreuve du feu. Le bruit assourdissant des métiers, le brouillard qui flottait perpétuellement dans l'atelier pour humidifier les bobines de fils, les vociférations du contremaître, les exigences jamais satisfaites des ouvriers vis-à-vis du petit bleu, les mauvaises plaisanteries, mais aussi la première cigarette offerte comme une consécration par un vétéran à l'occasion d'une pause trop rare, l'impression que la journée de travail ne finirait jamais, la soupe du soir avalée en dormant à moitié, les jambes en coton pour avoir cavalé partout aux ordres de tout le monde, la sensation bizarre de ne plus être soi-même, d'avoir mis le pied dans une espèce d'enfer qui allait durer toute la vie, cette coupure, cette rupture insoupçonnable entre le monde d'avant, celui de l'enfance, celui des jeux et de l'école, même si les problèmes des grandes personnes atteignaient souvent les petits, et cette atmosphère de travaux forcés à perpétuité qui avait subitement fermé d'une chape de plomb l'horizon de tous les possibles, en quelques jours, dominant vertige et souffrances, soutenu par la fierté de recevoir sa première paye qu'il déposerait devant les parents du même geste assuré que ses frères, Lucien était devenu un homme...

 

 

Mécanique des gestes

 

Elle l'avait regardé intensément. Les cheveux qu'elle avait toujours connus blancs. La déformation de son dos qui poussait sa tête en avant comme celle d'un héron en train de pêcher le cou ployé. Le mouvement lent de ses doigts noueux roulant une cigarette. Sa main droite réglée comme un métronome portant à ses lèvres, alternativement, la cigarette qui nimbait son visage de fumée ou le demi de bière qui luisait comme de l'or dans la pénombre du café. Le travail de la main gauche, animée du même mouvement de balancier que la droite, venant décharger celle-ci de la cigarette pour qu'elle puisse saisir le verre, l'ensemble formant une admirable mécanique de gestes décrivant un angle droit depuis le point de jonction des deux mains, la gauche suivant le sens horizontal de la table, la droite s'élevant ou s'abaissant perpendiculairement à celle-ci, au rythme d'un tempo immuable qu'il avait un jour fixé une fois pour toutes, trois à quatre inhalations de fumée pour une petite gorgée de liquide, invariablement, immanquablement, interminablement, gestes à la régularité cosmique et attitudes sibyllines qu'elle garderait gravés pour toujours dans la chambre noire de ses souvenirs...

 

 

Jonction

 

Elle ne savait pas, elle devinait seulement, et la sensation de malaise intense qu'elle ressentait devant son apparence si fragile - les yeux surtout, voilés, déjà perdus dans un au-delà de la mémoire qui ressemblait peut-être encore à celui de l'espoir - en était le signe, elle ne comprenait pas clairement mais elle entrevoyait que le mouvement qu'il avait amorcé pour se rapprocher d'elle dans ce petit bistrot de quartier où elle l'avait accompagné à la tombée de la nuit, comme autrefois lorsque, petite, avant l'âge des malentendus, elle faisait un bout de chemin avec lui en s'amusant à se perdre pour le plaisir d'être retrouvée par lui dans ce labyrinthe de ruelles et de courées qui dégringolaient vers le canal et les usines qu'il desservait, elle comprenait obscurément que cette amorce de rapprochement qui pouvait s'expliquer par le désir de laisser quand même une trace, une ébauche d'histoire, des mots de réconciliation avant le grand départ qu'en son for intérieur il devait souhaiter, n'était que le pendant du même mouvement en sens contraire, et que, tout en se rapprochant d'elle, en fait, il s'en éloignait. 

 

 

Interfaces

 

La photographie n'était que le reflet arbitraire d'un instant arraché à la fosse béante du temps, et ne livrerait pas d'autre secret que cette fixité étrange et ce témoignage troublant d'une vie abolie mais qui avait existé. Ce n'était qu'une trace, aussi bouleversante que les empreintes de mains retrouvées dans les grottes préhistoriques. Elle continuerait pourtant, avec déraison, parce que cette vie retournée au néant continuait de l'émouvoir, à scruter la profondeur de ce regard, à suivre le mouvement de ces lèvres qui essaient avec peine d'esquisser un sourire, à interroger ce front trop grand sous les cheveux relevés, à examiner cette broche dorée qui rehausse le corsage sombre, à s'émerveiller devant le col de dentelle fine fabriqué par des mains délicates. Sa mémoire avait conservé des milliers d'images plus récentes, en mouvement comme dans un film. Ces images-là, douloureuses, s'enfonçaient peu à peu dans les couches inférieures de la conscience, accompagnées d'une sorte de sentinelle chargée de les veiller, de les protéger contre l'oubli définitif, mais aussi et peut-être surtout d'empêcher la souffrance d'une remontée à l'air libre... Une sorte de filtre magique ne laissait passer que les formes simplifiées ou mythiques du souvenir. Il n'était pas impossible de croire que ces formes pourraient revivre de la même façon que les vestiges d'une civilisation disparue, avec le recul et la passion des archéologues, la passion préservant l'émotion, le recul faisant barrage à la douleur. Il devenait possible également de croire que ces empreintes de vie laissées par une morte rétabliraient un passage avec elle, la "encore vivante". Et tous ces signes, il fallait désormais les déchiffrer, les décrypter, les interpréter comme des indices sur son propre destin, contenu dans la forme ronde de ce petit miroir de poche, cruellement figé et glacé côté pile, insaisissable comme l'eau courante, imprévisible, inquiétant, effrayant comme un torrent dévastateur, côté face. 

 

 

Pas à pas

 

Elle avait tourné dans une rue qui ressemblait à un couloir, aux longs murs de briques rouge sombre noircis par la fumée d'une usine toute proche, avec une succession de fenêtres plus hautes que larges et des portes qui fendaient cet alignement de briques uniformes d'une façon si répétitive que le regard n'en retenait qu'une image brouillée de stries verticales dans lesquelles il arrivait qu'un homme, une femme ou un enfant fussent avalés comme des figurines de papier dans une boîte aux lettres. Le regard canalisé par les deux rangées de maisons qui semblaient se rejoindre au bout de cette rue étroite, elle prêtait attention au battement de ses pas sur le pavé luisant...

 

 

             un pas

             une goutte

             un pas

             une goutte

             un pas

             une goutte

 

             je marche

             les rues sont grises

             je marche

             il pleut

             les pavés luisent

 

             une goutte

             monotone

             un homme arrive

             s'ouvre une porte

             personne

             une goutte

             les rues sont mortes

 

             mains dans les poches

             la pluie crépite

             corps ramassé

             mes yeux ruissellent ruissellent

             ruissellent

             mes mains

             mon corps

             la pluie qui crépite

 

             une goutte

             un pas

             une goutte

             un pas

             une goutte

 

             Mort    

                 Néant    

                     Surréel    

                          suis-je

 

 

 

Liquéfiée

 

Par milliers dans la ZUP les vitres s'étaient allumées. Elle venait de rentrer. Elle aussi avait allumé et s'était préparé une tasse de thé.

 

Les vitres étaient comme des lucioles. Elle avait pris dans la tasse son visage à pleines mains... Ambre faune désir échec et mat culture cinématographique le septième sceau la mort coulait à flots...

 

 

      la septième fois  de la tour    

             noyante voie  

                  elle pensa  

                       avoir le choix 

 

 

      de partout il ruisselait elle avait eu de la peine à retenir dans les mains son visage 

 

      le thé avait une jolie couleur maintenant dehors on aurait dit que les lucioles riaient

 

      de belles gouttes bien rondes avaient roulé sur le sol puis quelqu'un avait heurté la porte

      elle avait eu peur

 

      les images avaient cessé de rebondir et d'éclater 

 

 

 

L'Autre

 

Grâce à lui, elle s'était sentie exister vraiment. Pas seulement une impression, un voile, une apparence, non, une certitude, une plénitude. Depuis son départ, c'était une déchirure... Le moteur avait rugi, un dernier signe de la main, le camion prend de la vitesse, quitte le parking, roule sur la bretelle, s'engage sur l'autoroute, il s'éloigne dans ce véhicule qui ressemble maintenant à un jouet, il part pour quelques semaines, quelques mois ou toujours...

 

   

             sur  une  goutte  de  sel  gemme    

        la  soif  coulait  à flots    

        l'abyssale caresse      

            enveloppait  les  bonheurs tristes

 

 

 

Le lien qui relie à soi-même

 

 

Ce matin-là, ce matin glacé de mai, ou peut-être déjà cet autre matin d'hiver, quelques mois auparavant, il lui semblait avoir commencé une sorte de voyage intérieur, de dérive ou de glissade impossible à maîtriser, commandée par la recherche d'une vérité impérieuse qui ne tolérait plus de retard, et qui la conduisait d'une main de fer vers un face à face avec elle-même qu'elle s'efforçait de repousser de toutes ses forces, en prenant appui sur le quotidien, sur les activités concrètes et les amitiés de tous les jours qui avaient donné jusqu'alors au moins une apparence de forme et de sens à son univers. C'était maintenant ou jamais, elle aurait voulu jamais... Sur le gros cahier à spirales qu'elle avait acheté au centre commercial de la ZUP, sous la verrière fumante et crépitante de pluie qui recouvrait le passage entre la rue commerçante et la Grand'Place, ce matin-là, après avoir conduit comme d'habitude les enfants de sa voisine à l'école, puis erré de rue en rue et de quartier en quartier jusqu'à celui de la Vieille Cité, dont elle s'était rapprochée machinalement, comme aimantée par le souvenir qui se faisait désir, assise sur un banc un peu cassé près duquel s'étalaient des papiers gras, elle avait tracé ces quelques lignes, ces quelques mots dérisoires et magiques qui étaient peut-être le commencement d'une écriture, et qui auraient le pouvoir d'ouvrir un passage entre la présence et l'absence, de réunir les vivants et les morts, de renverser le cours du temps et de bouleverser l'ordre des choses, de donner aux événements réels leur véritable sens. C'était sans doute accorder beaucoup trop d'importance aux mots... Mal à l'aise, se sentant presque coupable, elle avait arraché du cahier tout neuf - pour cela, les spirales, c'était très pratique - ce feuillet qu'elle ne donnerait à lire et qui ne la relierait à personne. Transformée en boule, la page alla rejoindre les papiers gras.

 

 

Séparation

 

La veille, il avait fait beau et la nuit avait été claire. Puis le ciel s'était couvert de nuages et l'aube était devenue grise. Aux abords de l'autoroute, le paysage mi-rural, mi-urbain, qu'elle regardait sans voir depuis un moment avait perdu toute poésie. Le jour s'était levé avec les fumées épaisses qui ferment l'horizon et cette pluie si légère au début, comme un voile de soie transparente, soudain rabattue par le vent du nord qui la rendait de plus en plus froide et cinglante, obligeant le marcheur à courber la tête et à limiter son champ de vision au spectacle du balancement de ses pieds. Elle avait resserré le col de son ciré - elle se souvenait parfaitement de son geste un peu hésitant - parce que, en dépit de cet état second dans lequel elle se trouvait déjà, elle avait senti qu'il faisait froid, désiré se réchauffer, marcher, se relever du talus où elle était restée assise pendant un temps indéterminé passé à rêver, à essayer peut-être de comprendre et d'accepter, à se raisonner, à déjouer l'angoisse, à repousser les spectres anciens, à rechercher, quêter, inventer des motifs d'espérance, à se convaincre qu'elle trouverait la force de répondre à l'invitation au voyage, à tous les voyages, qui lui étaient lancés... Le flux incessant des véhicules que la ville absorbait ou rejetait avait grossi. Les feux de position étaient restés allumés en raison de la pluie et du brouillard. Elle avait sans doute jeté un dernier regard dans la direction prise par le camion qui venait d'emporter son compagnon. Elle s'étonnait de la tendance qu'elle avait à dramatiser un événement qui avait été préparé, attendu, et qui aurait dû lui paraître somme toute banal, voire même enthousiasmant puisqu'il lui ouvrait des perspectives, dans quelques semaines ou quelques mois tout au plus, elle le rejoindrait. Elle marcherait en lui tenant la main comme elle l'avait fait dans les rues de la vieille ville, et plus rien d'autre n'aurait d'importance que la chaleur de leurs deux mains réunies, balancées au rythme lent de leurs pas accordés...

 

 

Etincelle d'elle

 

Une sorte de force obscure menait en elle un combat terrible contre toutes les représentations de sa vie future, comme si l'avenir ne pouvait exister. Elle n'aurait pas la force de l'extraire de la gangue du temps, de le tailler à sa mesure, de le polir, d'en raboter les angles, d'en façonner tous les contours, de le rendre aussi beau et scintillant qu'une étoile sur fond de nuit. L'entreprise lui semblait d'emblée harassante, herculéenne. Chaque éclat d'éternité arraché au néant valait sans doute qu'on y consacrât toute son énergie, mais peut-être était-elle déjà en voie de désintégration, de désagrégation, étoile naine ou géante, petite flamme vaillante mais vacillante qui aurait aimé se sentir abritée par l'écran de deux mains recourbées...

 

Stella 

 

 

 

La cité

    

Détournant enfin les yeux du flot de véhicules, de ces hommes et de ces femmes qui paraissaient accrochés avec détermination à leur volant, elle avait repris sa marche vers les longs parallélépipèdes de béton perpendiculaires à la tranche de champs abandonnés sur laquelle elle se trouvait, de telle sorte qu'elle apercevait face à elle les murs aveugles formés par le petit côté des barres ainsi que l'enfilade des fenêtres situées sur la longueur des immeubles les plus proches, qui coupaient de leur masse la perspective fuyante des bâtiments plus éloignés. Sur le flanc opposé, une large avenue qui traversait toute la cité était bordée par une autre série de barres plus petites plantées sur une pelouse pelée. Ici ou là, séparés par une distance trop raisonnable, quelques arbrisseaux appuyés sur leur tuteur signalaient que la nature avait encore quelques droits sur son ancien domaine. Elle dérapait parfois sur des mottes de terre boueuses ou des touffes d'herbe grasse que la pluie avait rendues glissantes. La cité se rapprochait d'elle au rythme lent de ses pas. C'était un lieu de vie apparemment très différent du quartier ouvrier où elle avait grandi, mais les gens étaient à peu près les mêmes et logeaient d'une certaine façon dans le même genre de casiers fabriqués pour eux à l'identique. Une rue ouvrière, c'était de chaque côté un mur de briques fait d'un seul tenant, le plus long possible, derrière lequel on avait construit un autre mur semblable, puis on avait cloisonné et obtenu des maisons avec chacune leur entrée et sans rien au-dessus, ce qui rendait ces cases anciennes plus conviviales que les nouvelles. Freiné par les blocs de béton, le vent qui s'était levé reprenait de la force en s'engouffrant avec fureur dans les voies qui les desservaient. Ses tourbillons imprévisibles faisaient dériver la trajectoire des gouttes de pluie qu'ils entraînaient avec violence dans les courants d'air froid. Aussi avançait-elle tête baissée, les yeux rivés sur l'asphalte noir du trottoir qui reflétait encore une maigre lumière projetée par des lampadaires démesurement effilés, inutiles et ridicules géants d'acier qui luttaient mal contre le jour grisâtre. Elle arrivait au centre commercial... 

 

 

Sur-réalité

 

Les mots qu'elle avait choisis pour photographier ses impressions étaient sans aucun doute naïfs, parole élémentaire ou primitive... Le réel, c'était le contingent, l'éphémère, au-delà se trouvaient des pages recouvertes de mots, au-delà encore il y avait l'autre partie du monde, celle qui manquait en se faisant désirer... Elle était précisément à l'affût d'elle ne savait quoi d'irréel...

 

 

 

                      Rêves ri-

             vages incertains mer-

             veilles de terres

             éternelles

             prières

             et rivières qui luisent

             sous la pluie des regards

             quémandeurs

             de mysticisme lit-

             téralement folle

             route qui foule

             le bon sens au pied

             des murailles qui raille-

             ries vides

 

 

  Télescopage

 

Le dossier d'une chaise brisé net, un carreau manquant à la double porte vitrée de la salle de séjour, un rectangle plus clair sur le papier peint au-dessus du bahut à l'emplacement d'un cadre, tout n'était pas toujours réparé, ou réparable. Les stigmates s'accumulaient. Avec eux le découragement, l'insécurité, l'effroi peut-être devant la force répétitive des assauts, suintaient de chaque meurtrissure du mobilier ou du corps même du logement, papier arraché, peinture étoilée d'éclats noirs, raccords qui témoignaient à la fois d'une volonté de contenir la montée du sinistre, et de son échec. Au-delà des blessures visibles, une sensation intense de vide donnait le vertige, criait la souffrance. Les objets familiers, utilitaires ou décoratifs, qui font l'âme d'une maison, souvenirs, cadeaux, bibelots de toutes sortes et de toutes provenances, que l'on expose avec soin et plus ou moins de goût sur les murs, les étagères, les dessus de cheminées, de tables, de commodes, consoles, meubles divers, avaient presque totalement disparu, et ceux qui avaient résisté aux précédents cataclysmes semblaient attendre passivement, comme les quelques raccords de peinture et de papier qui avaient pansé les premières plaies, la prochaine lame de fond, le prochain raz-de-marée qui les emporterait, projetés, fracassés contre les parois déjà couvertes de contusions de l'appartement, qui avait perdu sa fonction de refuge. L'enfant avait pâli, s'était immobilisée devant l'entrée, raide, le visage contracté, le regard dur, dressant l'obstacle de sa petite personne pétrifiée entre la porte et le reste du monde, comme pour faire barrage au spectacle lugubre qu'elle découvrait à nouveau comme si c'était la première fois, l'empêcher d'être vrai, contenir sa réalité - pénétrer complètement dans l'appartement, ce serait l'accréditer - repousser la nudité brutale des choses, fermer les yeux sur ce cauchemar, introduire ses parents pacifiés dans son rêve intérieur... Elle restait clouée sur le seuil, comme à la limite, à la frontière entre deux mondes aux forces contraires qui s'annihilaient en l'empêchant de bouger. La porte, en quelques secondes, avait été ouverte et refermée sur une scène qui n'était que la répétition de scènes antérieures et de scènes à venir, se contenant les unes les autres comme des images reflétées à l'infini par quelque jeu de miroirs... Des secondes corrosives comme des gouttes d'acide, qui avaient réussi à transpercer la verrière protectrice de la vitrine aux souvenirs. Mais sa voisine Monique, le dos contre la porte, lui faisait face en souriant, l'air de rien...

 

 

Confidences

 

Le poële ronronnait doucement au centre de la pièce en diffusant une chaleur engourdissante, les fenêtres prenaient une couleur bleutée qui annonçait la fin du jour, le rougeoiement du charbon commençait à faire danser les cuivres. La petite salle comportait neuf tables de bois sombre recouvert d'un vernis qui réfléchissait comme un miroir les liquides colorés déposés dans les verres. Quatre joueurs de belote étaient installés entre le poële et le comptoir, ponctuant le silence de leurs éclats de voix tantôt triomphants, tantôt désappointés. Lucien avait choisi, comme à son habitude, une table du fond, de façon à embrasser du regard tous les menus événements qui se produisaient dans le café, depuis le déplacement de la chatte vers la chaleur du feu jusqu'aux gestes nonchalants d'Eugène en train d'essuyer de la vaisselle ou de remuer le tison. De l'autre côté du grand champ obscur de la place, les vitrines s'allumaient une à une, comme une guirlande de Noël. C'est alors qu'il avait commencé à parler, comme jamais auparavant. Elle avait bu ses paroles comme l'eau d'une oasis dans un désert.

 

 

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Dominique HasselmannDominique Hasselmann‏@dhasselmann

« Confidences » http://bit.ly/136spVw « Quatre joueurs de belote… » @leventquisouffl : J'ai pensé à Cézanne http://bit.ly/116qf5i

 

 

Mai 1936

 

Les usines occupées étaient devenues des théâtres vivants où les acteurs débusquaient et démasquaient de tristes imposteurs... Le peuple des marionnettes avait décidé de mettre en scène sa propre pièce, de déclamer son propre texte, de dire et de décrire sa vérité, de couper toutes les ficelles qui embarrassaient ses mouvements, de réinventer la Vie... Les talents bridés s'épanouissaient, on applaudissait, on s'étonnait, on découvrait en soi et chez les autres des ressources inconnues, insoupçonnées, on redressait la tête, on se surpassait... Lucien avait dix-huit ans et la chance inouïe d'assister aux prémisses d'une ère nouvelle qui ressemblait au paradis. L'enfant renaissait. Avec toute sa joie de vivre, son enthousiasme, son imagination débridée... Lui, le raisonnable, l'ouvrier consciencieux, aux traits déjà vieillis, au dos déjà voûté qui le rendrait complètement bossu à la fin de sa vie, il regardait tomber les masques avec émerveillement, les visages connus étaient transfigurés... Tout paraissait évident et facile, et tous, les hommes, les femmes, les enfants, fraternisaient comme les jours de Carnaval, quand, à la fin de l'hiver, on se débarrasse des vieux oripeaux, des vieux rictus et des vieilles grimaces, pour rendre possible le renouveau du monde... Jamais elle n'avait entendu auparavant dans le son de sa voix ces intonations douces et flexibles, nuancées et modulées comme la musique qu'il avait parfois jouée en famille, autrefois, lorsqu'elle était enfant... Il lui avait aussi raconté la guerre en mai 1940, la défaite fulgurante, sa blessure, l'évacuation à l'hôpital, le rendez-vous manqué avec sa fiancée, le repli en ambulance vers Dunkerque - "les salauds tiraient dessus" -, l'enfer de Zuydcoote, les copains qui coulent devant lui, son propre embarquement, le bateau n'est pas touché, le bateau passe, il est sauvé, pourquoi... De très loin il devine la côte anglaise. Il retire du fond de la poche de poitrine gauche de sa chemise militaire le petit miroir rond que sa fiancée lui avait envoyé dans un colis au campement de Sissonne pendant la drôle de guerre. La glace est fêlée. Derrière, elle avait collé un portrait que son frère, amateur de photographie, avait fait d'elle... Il est vivant mais les siens sont peut-être morts au cours d'un bombardement. Le monde a chaviré, le monde a basculé à nouveau dans un trou noir, malgré le sacrifice des anciens... Chaque matin, il allait fumer sa première cigarette de la journée au fond de la cour en attendant que le café passe. Il revoyait le film de sa vie et méditait. Il pensait avoir gardé son coeur d'enfant, ses rêves de dix ans...

 

     

Instants de grâce

 

L'obscurité avait rendu les vitres aveugles. La fine buée qui les recouvrait accentuait le phénomène de dilution du cercle lumineux qui s'échappait d'un lampadaire à l'extérieur. Les bruits semblaient amortis par l'épaisseur de la nuit. Les tintements de verres, d'assiettes, de tasses ou de couverts avaient baissé d'un ton, chacun retenait ses gestes et contenait sa voix. Le gros bourdon de l'église commença de s'ébranler pour sonner l'angélus. Paix du soir promise par les notes qui prenaient peu à peu possession du ciel et de la ville entière qui s'étirait en bas, de part et d'autre de la rivière qui irriguait le pays depuis les siècles des siècles. Les battements que dispensait la cloche, devenus larges et réguliers, laissaient courir les vibrations de l'air jusqu'au déploiement parfait de la sonorité, avant de reprendre leur vigoureux élan. Puis ils refluaient doucement, diminuant progressivement d'intensité selon une courbe préétablie et parfaitement maîtrisée, véritable métaphore de l'ordre supposé du monde, laissant dans les coeurs même distraits ou rétifs, ne serait-ce que par l'effet de la beauté des sons, un sentiment inexplicable de plénitude et de réconciliation...Ce soir-là, il lui avait encore dit quelques autres choses, dont une qui ressemblait un peu à "pardon"... Elle aurait pu et dû, ce soir-là, l'interroger davantage, l'aider à continuer de dévider ses souvenirs et confier ce qui, pour lui, constituait l'essentiel, pour éviter qu'il ne quitte unilatéralement et brutalement, malade, usé, une scène où il lui devait encore quelques répliques...

 

 

Le raccourci de la mémoire

 

La clochette avait retenti comme au temps de son enfance lorsqu'elle ressortait avec son hebdomadaire préféré de la petite librairie située sur le côté commerçant de la place Chanzy, bordée à l'opposé par une frange douteuse de ruelles et de courées aux maisons branlantes, dans le faubourg nord-est de cette ville moyenne où elle n'avait plus jamais eu le courage de se rendre, bien qu'elle l'évoquât si souvent en pensée et n'en fût éloignée que d'une quinzaine de kilomètres... Elle avait gardé le travers de lire en marchant, incapable de maîtriser son impatience, mais cette fois, en raison de l'incommodité de la position - pour les préserver de la pluie, elle les avait placées sous un pan du ciré noir qu'elle avait acheté à Edimbourg l'été d'avant - elle n'avait fait que parcourir en les feuilletant, assez satisfaite de sa prise, les liasses que formaient les annales qu'elle avait convoitées et que le libraire avait eu la gentillesse extrême de rechercher dans ses archives et de lui confier, sous réserve, cependant, qu'elle lui rendît ces exemplaires uniques. Pour échapper à l'averse qui tombait drue, elle avait pris le raccourci et s'était réfugiée sous la verrière du passage couvert. Les gouttes éclataient en crépitant sur le toit de verre sale. C'était là, comment ne pas s'en souvenir, sur ce même banc un peu cassé, auprès duquel de précédents occupants avaient jeté des papiers gras, sous cette verrière dont les salissures obstruaient la lumière, qu'elle avait effectué, ce matin-là, sa première halte consciente, qu'elle avait commencé à reprendre ses esprits, à se ressaisir, à émerger de l'état hypnotique dans lequel elle était plongée depuis la disparition dans la brume du véhicule qui éloignait d'elle son compagnon.

 

 

La librairie

 

Elle ressemblait à ces enfants arrêtés devant un magasin de jouets, incapables de se décider à s'en éloigner. Dans cette rue, sur ce trottoir, les pieds immobilisés dans le cadre de deux ou trois pavés, il lui aurait suffi de se déplacer légèrement vers l'entrée de la librairie - un grelot aurait fait entendre son tintement agréable - ou au contraire de s'élancer à l'autre bout ou de l'autre côté de la rue, pour rompre le charme angoissant de cette situation intemporelle, parce que séparée de tout projet, de toute action... Ce qui la fascinait précisément et la retenait de bouger, comme épinglée à la devanture de la vénérable boutique, n'était-ce pas l'illusion d'échapper ainsi au temps, et peut-être à la mort, mais aussi à la vie... Le libraire avait jeté un coup d'oeil curieux vers cette silhouette immobile, encadrée par l'armature cintrée de l'étroite fenêtre de son échoppe, figée comme une photographie qui aurait été collée contre le panneau vitré de la devanture. Elle avait alors esquissé un geste comme un pantin dont on vient de tirer une ficelle. C'était ainsi, d'une façon mécanique, qu'elle accomplissait les tâches quotidiennes, devenues rituel salvateur, ce à quoi l'on se raccroche quand la désespérance se rapproche et tend son filet noir... Le geste peut remplacer la foi, elle réussissait encore à sauver les apparences. Pour combien de temps? Le regard du libraire devenait insupportable. Il fallait partir ou entrer dans le sanctuaire. Elle était trempée, elle avait repoussé ses cheveux longs vers l'arrière en pressant le bout des mèches pour les essorer, puis s'était essuyé le visage. Enfin, machinalement, pour se mettre à l'abri sans doute, elle était entrée, faisant tintinnabuler la clochette comme les enfants de choeur qui annoncent ainsi à l'assemblée des croyants que la célébration commence... Le vieux libraire aux allures de patriarche, revêtu d'une blouse grise comme d'autres d'une aube blanche, officiait dans son temple suivant un rituel qui consistait à gravir chacune des nombreuses échelles qui divisaient en sections ses présentoirs vaguement étiquetés. Il en tirait quelque volume à la couverture passée, aux feuillets non encore découpés, qui avait attendu là depuis un temps qui ne comptait pas le moment d'être ressuscité. Déposé sur une table vernissée, il reprenait vie sous les doigts habiles du fidèle auquel il venait d'être remis. Les pages palpitaient et prenaient leur envol, découvraient leurs caractères serrés en laissant s'échapper quelque odeur de bréviaire. Chuchotements, signes d'assentiment, l'office prenait fin. Le novice ressortait en emportant avec lui la promesse de sa métamorphose...

 

       L e bois doré d'un gond  

       L a porte est ouverte aux chrysalides  

       L es livres sont sages ô bataillons  

       L e papillon meurt entre les pages...

 

 

Fragment

 

Sur la table-bureau, à la surface des strates de documents et de notes prises pour le mémoire qu'elle avait commencé sur le travail des enfants dans les tissages et les filatures de la vallée de la Lys de 1870 à 1930, le petit miroir rond qui faisait office de presse-papier lui avait renvoyé une image d'elle-même qu'elle avait immédiatement censurée en retournant l'objet du côté de la photographie. Mais celle-ci ravivait des souvenirs indésirables. Avec agacement, elle avait repoussé ce témoin embarrassant et saisi le billet sur lequel il avait été posé. C'était un morceau de papier à petits carreaux d'une dizaine de centimètres sur cinq ou six. Il avait été arraché à son feuillet d'origine sur trois de ses côtés, dont le bord supérieur par rapport au sens de l'écriture, une écriture malhabile en raison des vibrations du poids lourd qui s'apprêtait à démarrer. Y étaient inscrites, gravées au bic rouge sous le coup d'une impulsion subite, sur ce reste de papier providentiel percé par la pointe du stylo à l'emplacement des points et des accents, les coordonnées d'un certain Franz...

      

 

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25 mars 2013 1 25 /03 /mars /2013 11:33

Le dossier d'une chaise brisé net, un carreau manquant à la double porte vitrée de la salle de séjour, un rectangle plus clair sur le papier peint au-dessus du bahut à l'emplacement d'un cadre, tout n'était pas toujours réparé, ou réparable. Les stigmates s'accumulaient. Avec eux le découragement, l'insécurité, l'effroi peut-être devant la force répétitive des assauts, suintaient de chaque meurtrissure du mobilier ou du corps même du logement, papier arraché, peinture étoilée d'éclats noirs, raccords qui témoignaient à la fois d'une volonté de contenir la montée du sinistre, et de son échec. Au-delà des blessures visibles, une sensation intense de vide donnait le vertige, criait la souffrance. Les objets familiers, utilitaires ou décoratifs, qui font l'âme d'une maison, souvenirs, cadeaux, bibelots de toutes sortes et de toutes provenances, que l'on expose avec soin et plus ou moins de goût sur les murs, les étagères, les dessus de cheminées, de tables, de commodes, consoles, meubles divers, avaient presque totalement disparu, et ceux qui avaient résisté aux précédents cataclysmes semblaient attendre passivement, comme les quelques raccords de peinture et de papier qui avaient pansé les premières plaies, la prochaine lame de fond, le prochain raz-de-marée qui les emporterait, projetés, fracassés contre les parois déjà couvertes de contusions de l'appartement, qui avait perdu sa fonction de refuge. L'enfant avait pâli, s'était immobilisée devant l'entrée, raide, le visage contracté, le regard dur, dressant l'obstacle de sa petite personne pétrifiée entre la porte et le reste du monde, comme pour faire barrage au spectacle lugubre qu'elle découvrait à nouveau comme si c'était la première fois, l'empêcher d'être vrai, contenir sa réalité - pénétrer complètement dans l'appartement, ce serait l'accréditer - repousser la nudité brutale des choses, fermer les yeux sur ce cauchemar, introduire ses parents pacifiés dans son rêve intérieur... Elle restait clouée sur le seuil, comme à la limite, à la frontière entre deux mondes aux forces contraires qui s'annihilaient en l'empêchant de bouger. La porte, en quelques secondes, avait été ouverte et refermée sur une scène qui n'était que la répétition de scènes antérieures et de scènes à venir, se contenant les unes les autres comme des images reflétées à l'infini par quelque jeu de miroirs... Des secondes corrosives comme des gouttes d'acide, qui avaient réussi à transpercer la verrière protectrice de la vitrine aux souvenirs. Mais sa voisine Monique, le dos contre la porte, lui faisait face en souriant, l'air de rien...

 

 

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23 mars 2013 6 23 /03 /mars /2013 17:18

R-G

Rond, plastronnant, bonhomme, j'ai rencontré le rouge-gorge à l'endroit habituel où, sentinelle, il veille sur son territoire le jardin.

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21 mars 2013 4 21 /03 /mars /2013 17:00

En glissant sur une marche de la cour, j’ai cassé une vitre de la porte. Un courant d’air froid s’introduit dans la cuisine. Je ramasse les morceaux de verre, puis je découpe un panneau de carton aux dimensions du carreau. L’ouverture est obstruée. Je boîte un peu, je me suis foulé la cheville droite. Au repos sur une chaise longue, je médite sur la matérialité de la vie. 

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19 mars 2013 2 19 /03 /mars /2013 00:04

 

MINIMA 

 

à D.W.   

       

 

       Ce soir-là, je me sentais lourd et fatigué. J'oubliais de regarder la lumière. Obligé de vaquer à des occupations fastidieuses, le lot du quotidien, toujours à recommencer. Mon atelier était souvent l'antichambre des rêves, mais aussi l'antre d'un vieux bonhomme poussiéreux. Parfois, je n'avais plus l'énergie de me secouer. Je ne me suis jamais expliqué pourquoi je n'avais pas le sursaut nécessaire dans les moments les plus difficiles ; si j'avais dû réfléchir à chaque inspiration, je me serais asphyxié ! Ma petite boutique était encombrée de vieux colis mal ficelés comme les réflexions en impasse qui obscurcissaient ma raison dans ces moments de repliement. Dire oui à la vie de toutes mes forces, voilà ce que je voulais depuis toujours, et j'en connaissais aussi depuis à peu près toujours la difficulté. Je me tenais donc sur le seuil de mes contradictions quand, de très loin, sa petite silhouette dansante au bord des vagues m'a intrigué.

 

 

 

         L'espace était partagé à peu près comme ceci entre le ciel et le sable :

 

Lignes de partition 

 

         C'était un soir d'été. Je l'avais rejointe au bord de l'océan. Ses yeux brillaient comme des étoiles. Elle avait répondu à mes questions par des pirouettes sur le sable. Je la regardais virevolter, danser, s'échapper puis revenir.

 

 

          De loin, nous devions ressembler à ces silhouettes qui progressent le long des bandes de sable orange :

 

Nuances 

 

       Mais nous étions seuls sur la plage, et il n'y avait pas de bateau à moteur pétaradant. Je suis revenu plusieurs fois à cet endroit pour mieux me souvenir. J'aurais voulu la retenir... Le sable me paraît doux comme la mémoire qui serait lavée de ses douleurs... Qu'aurais-je pu faire ? Qu'aurais-je pu dire ? L'océan, flux et reflux, ressasse mes regrets. Je livre mes mots à la force du langage pour qu'il les brasse et les broie. J'en espère une délivrance...

 

 

 

 

    * 

 



       Minima était sans doute de l'étoffe du petit Prince, mais je ne suis qu'un vieux marchand de jouets qui l'avait d'abord regardée comme une poupée. Je me suis fabriqué un monde en miniature depuis que je me suis retiré de la vie réelle, après de longs voyages. La gamine m'avait d'emblée manifesté une confiance qu'elle n'aurait peut-être pas accordée à un adulte normal ! De cela, finalement, je me sens fier.

 

       Nos ombres s'étiraient, elle s'amusait de se découvrir aussi grande alors que, de son pas léger, elle ne pesait pas plus qu'un oiseau ! Son pull trop ample sur un jean troué qui avait été arraché à la hauteur de ses mollets la faisait ressembler à un Gavroche des mers. Elle en avait l'allure frêle mais si vive ! Son rire en cascade grelotte encore sur le rivage...

 

       Qui es-tu ? D'où viens-tu ? Où sont tes parents ? Où habites-tu ? J'avoue ne pas avoir suffisamment insisté, et si je n'ai pas obtenu de réponses précises, je ne peux m'en prendre qu'à moi-même. Il me semblait que sa famille était partie de l'Est du Monde, puis qu'elle avait dérivé progressivement vers l'Ouest. J'avais appris que, comme moi, elle avait beaucoup voyagé ! Elle parlait de chariots et de cahots, de feux de camps et de nuits étoilées, mais aussi de fusils et de démolitions. Dès que mes questions se faisaient plus pressantes, elle se fermait comme une huître.

 

       De toute sa vie, elle n'avait jamais joué qu'avec des bouts de bois et des pierres, aussi se montrait-elle étonnée qu'on puisse faire profession de ce commerce. Devant le dénuement de ses jeux, je me sentais un peu honteux de mes trains électriques. Mon magasin était situé dans une cabane à proximité de la plage. J'y vendais bien entendu des bateaux, des seaux et des pelles. Je ne suscitais en elle aucune envie, elle trouvait que, chez nous, les adultes ne comprenaient rien aux enfants.

 

       Pendant que je lui décrivais ma boutique, elle traçait des lignes sur le sable. Nous avions marché le long d'un ruban de coquillages qui s'étaient déposés au bout des vagues. Elle s'envolait à quelques mètres de moi, et je la voyais s'accroupir pour les ramasser. Elle revenait me montrer ses trouvailles, accomplissant les gestes éternels de l'enfance. Je la contemplais sans rien dire, avec la douce impression de flotter dans un présent situé hors du temps...

 

       Je m'étais éloigné à sa demande car elle voulait me faire une surprise. Je m'étais attendu à une course-poursuite mais elle s'était penchée vers le sable, l'air grave et concentré. J'avais joué le jeu en restant à bonne distance jusqu'à ce qu'elle me fasse signe, et je découvris alors qu'elle avait choisi de répondre à sa façon aux questions que je lui avais posées : « Tu es content ? J'ai dessiné ma maison !»

 

       Comment pourrais-je vous raconter, vous expliquer ? Tout ce que je sais de Minima ressemble à ces coquillages posés sur le sable. Sa demeure imaginaire était magnifique avec son toit et ses murs de nacre ! Elle m'avait proposé en riant malicieusement d'entrer chez elle pour me reposer de mes fatigues. J'avais fait mine de franchir une porte et de m'installer à ses côtés sur le tapis qu'elle avait fait semblant de dérouler devant mes yeux. Sur le sol moelleux, nous avons passé ensemble des moments exceptionnels que je ne pourrai jamais oublier...

 

       J'ai photographié le ruban de coquillages, car je ne pouvais pas croire (je ne peux toujours pas !) à la disparition définitive de Minima. Si les marées ont détruit son oeuvre éphémère, les matériaux qu'elle avait utilisés sont toujours là, au bord des vagues, pour me prouver que je n'ai pas rêvé...

 

Ruban

 

 

 

 

 

 

   *





       Voici une maison que j'ai photographiée un jour, au bord de l'océan, en pensant à Minima :

Au bord

Parfois, le monde réel a l'apparence d'un rêve...

 

 

 

 

       Dans l'intimité de son logis reconstitué, Minima m'avait raconté les grandes lignes de son odyssée. Son récit n'était pas linéaire et je ne peux en établir qu'une chronologie et une géographie élémentaires. Ainsi, elle avait traversé le monde d' Est en Ouest au gré d'événements qu'elle situait les uns par rapport aux autres avant ou après. J'essayais de l'aider à remonter le fil du temps en lui posant des questions anodines comme on balise un chemin avec de petits cailloux. Surtout, j'aimais la faire rire, et quand elle se perdait dans des pensées qui la rendaient manifestement triste ou trop sérieuse, je la distrayais grâce à mes tours de magie. Ma boutique s'appelait AU ROYAUME DES JOUETS ; il ne me déplaisait pas de penser qu'avec ma longue barbe je pouvais ressembler à un roi mage !

 

       Minima n'avait pas l'insouciance des enfants que je connaissais, mais elle ne paraissait pas non plus abîmée par la vie difficile qu'elle semblait avoir menée. Comment dire ? Elle était légère, elle semblait ne pas peser sur le monde, elle était vive et virevoltante, inattendue, merveilleuse, et pourtant, je le sais, elle portait le poids du monde...

 

       Quand elle s'arrêtait de parler parce qu'elle ne trouvait plus les mots de son histoire, je l'appelais « Ma petite muette », et si elle s'offusquait, je corrigeais en faisant la moue : « Ma petite mouette » ! J'aimais voir des étincelles s'allumer dans ses yeux. Aujourd'hui, elle me fait penser à « La petite marchande d'allumettes », et il m'arrive de pleurer, moi, le vieux Balthazar qui a l'air d'un pirate !

 

 

Bords

 

 

       Tous ces mots que je trace sur le support de la page, Minima, sont comme la trace de tes pas effacés, et cette barque blanche échouée à la verticale de tes châteaux de sable ressemble à l'idée que je me fais du berceau de la vie quand je me sens en harmonie avec le monde originel... Tu pourrais t'y être endormie, te cacher, te sentir bercée par le clapotis des vagues... Mais je ne vois pas ton corps visible... Je redoute le pire pour toi, et je me sens impuissant. De grands écrivains sont restés muets devant la souffrance des enfants. J'ai à ma disposition encore moins de mots qu'eux...

 

 

Berceau de la vie

 

 

 

 

 

 

   *

 






       Rester assez longtemps dans un endroit pour « voir venir » était le but de la famille. Chaque étape, le début ou la fin d'un nouvel espoir. Au bout d'un temps qui ne paraissait plus compter, la joie s'exprimait. Le père de Minima faisait bon usage de son violon. Avec l'argent gagné, il achetait des objets dont ensuite il fallait se délester. Dans une maison que la famille avait occupée avant sa démolition, il avait installé un meuble lourd et encombrant qui déroulait du fil avec un bruit de moteur. La machine à coudre avait semblé ouvrir la voie d'un avenir prometteur. A travers la fenêtre qui donnait sur la rue, toute la famille avait pu « voir venir » les passants qui deviendraient leurs clients.

 

       Minima avait souvent aidé sa mère à pousser le tissu sous le pied-de-biche. Les yeux de l'enfant s'efforçaient de garder la cadence pour suivre les tracés que la mère faisait prendre au fil. Le moteur de la machine à coudre vrombissait doucement quand la mécanicienne repérait les difficultés du terrain, puis il s'emballait, et le tissu virevoltait sous les griffes du pied-de-biche. Minima voyait avec crainte et admiration les "doigts en or" de sa mère échapper de justesse aux perforations de l'aiguille. Dans les ateliers clandestins, on recherchait des mains rapides comme les siennes !

 

       Entre les murs de coquillages, sur le tapis de sable, Minima me laissait entrevoir les espérances de sa vie clandestine. Filtrés par les nuages, les rayons du soleil couchant descendaient en couronne sur sa tête. Au temps de la machine à coudre, elle aimait regarder son reflet dans les vitrines. L'épicier lui trouvait bonne mine, le libraire donnait ses vieux illustrés à son frère, la boulangère lui offrait souvent une friandise. Elle les rencontrait chaque jour sur le chemin ambigu d'une école. Son double je parlait deux langues dont l'une, bien que plus hermétique, jetait de nombreuses passerelles vers les autres. Avec ses camarades, elle avait appris à dessiner le plan du quartier. Elle repérait les noms inscrits sur des écriteaux au début et à la fin de chaque rue. Elle connaissait par (le) coeur l'emplacement de toutes les maisons, boutiques et institutions.

 

       Les lettres blanches d'un ancien cinéma, PARADISO, s'élançaient en arc de cercle au-dessus d'une grille métallique noire rouillée. A travers les barreaux, elle examinait de vieilles photos restées fixées aux murs qui racontaient des histoires miraculeuses ou féériques. Une aveugle recouvrait la vue, Cendrillon était transformée en princesse, un gamin des rues devenait cinéaste. Sa propre histoire se superposait spontanément à ces images. Une ancienne petite mendiante recevait des lettres de noblesse : S.L, Sarah Lumière, héritière du royaume de ses pères...

 

       Avec son frère qui rôdait dans les parages, elle faisait des plans sur la comète. A un certain moment, il aurait besoin de son aide. Il faudrait qu'elle sache courir longtemps, longtemps. Qu'elle embarque sur un navire sans avoir peur d'être mise à fond de cale. Qu'elle plonge dans une eau trouble pour se reposer ensuite sur la plage d'un paradis. Les habitants y vivaient, croyait-elle, sans peur et sans reproches...

 

 

 

 

 

    * 

 





       Leurs malheurs avaient été relatés par la presse. La télévision avait filmé les familles dans les maisons vouées à la démolition. Les habitants mis à l'index avaient expliqué aux journalistes à quel point leurs logements n'avaient jamais été aussi confortables, solides et agréables que ces maisons dont les défauts n'avaient encore rien d'irrémédiable. Les pères avaient effectué toutes les réparations indispensables. Des bouquets fleurissaient les tables, les intérieurs reflétaient le bonheur qui était dans les coeurs. Minima avait répondu à des questions et sa mère avait fait une démonstration de couture. Leurs paroles avaient été traduites dans un langage adapté aux Autorités, pour qu'elles puissent comprendre leur « processus d'intégration ». Cela voulait dire, par exemple, que Minima était inscrite à l'école et qu'elle se sentait bien dans le quartier. Les gens la reconnaissaient, elle lisait les lignes de sa vie dans leurs yeux. Elle avançait dans les rues sans arrière-pensée, elle ne craignait pas d'être épinglée par la police.

 

       Leur maison lui paraissait belle, elle n'avait pas compris. Un vrai toit et de vrais murs, à l'intérieur une vraie vie. CHANTER était trompeur. Un I était tapi dans un pli de l'affiche que des hommes casqués avaient collée sur les parois de leurs volets. Prêt à bondir pour les mettre à l'Index. Insalubres, Indécents, Indignes, Indésirables... Il manquait à leur famille une pièce maîtresse. Elle aurait empêché la maison de s'écrouler. Elle avait vu les grues se comporter comme des machines de guerre. Entendu le bruit mat des boulets qu'elles avaient lancés en balançant leur long cou de girafes. Les trous s'élargissaient, des pans entiers de murs tombaient. Des rideaux de poussière s'élevaient des gravats en voilant les pièces éventrées. Un vide étrange apparaissait dans le sens vertical ! Une fenêtre battait des ailes, encore accrochée à son support en chute. Minima suspendait son souffle, elle essayait de retenir la vie. Des engins munis de chenilles parachevaient l'aplatissement général...

 

 

 

 

 

   *






       Aucun metteur en scène n'aurait pu représenter mieux que Minima, sur l'esplanade d'un terrain vague, le spectacle du vide après une démolition !

 

Infini

 

       La plage qui a été photographiée est déserte, ou désertée, mais elle n'est pas « vide ». Je me sens apaisé par la contemplation de l'étendue marine. J'aperçois comme un sourire du ciel à la surface de l'eau. Les innombrables coquillages paraissent attendre le retour de Minima. En suivant le rivage, je suis le fil de mes pensées...

 

 

       Les familles s'étaient réfugiées dans un champ de caravanes au bord d'une autoroute. La mémoire de Minima était trouée à cet endroit. Les silhouettes connues, les visages familiers s'étaient mis à disparaître. Des grues surplombaient le champ. Elles soulevaient des matériaux qu'elles transportaient sur un chantier de construction voisin. De nouvelles maisons?!

 

 

 

 

 

   *

 





       Les grues du chantier de la démolition avaient fait dévier les familles de la bonne trajectoire. Elles avaient été dispersées dans des lieux aux noms vagues. Centre, Pension, Foyer ou Gîte. Il arrivait qu'on appelle Minima "la Gitane" ou, de façon plus anonyme, "Machine"...

 

       Elle serrait souvent au fond de sa poche un carré de tissu que sa mère avait cousu pour elle au temps de la machine. L'étoffe bleue, ourlée de fil rouge, formait le fond d'une sorte de cadre. A l'intérieur, la piqueuse avait dessiné une maison. La toiture était épaisse, les murs s'enracinaient dans le sol. Tout en haut de la porte, sa mère avait brodé le prénom qui lui conférait son identité.

 

       Elle transportait d'autres trésors dans un sac en bandoulière qui suscitait la curiosité. Des adultes en faisaient l'inventaire pour tenter de recomposer son parcours. Ils remplissaient des fiches et mettaient des croix dans des cases. Leurs doigts insensibles touchaient au plus intime de sa véritable histoire. Elle entendait des déformations inouïes : "bric-à-brac" pour le fil continué de son errance, "poubelle" pour les plus beaux de ses souvenirs, les plus belles de ses espérances ! Elle était étonnée par les prouesses de leur imagination. Etonnée mais aussi inquiète car leurs constructions aberrantes avaient un pouvoir d'agencement sur sa vie. Ils retournaient son sac, qui devenait un cas. Elle trouvait que ses interlocuteurs se donnaient beaucoup de mal pour rendre son cas difficile. A la fin des fins, ils disposaient de casiers judiciaires pour les plus difficiles. Elle redoutait le moment où, rattrapée par une suite d'événements plus malencontreux les uns que les autres, elle serait placée dans un de leurs casiers !

 

 

 

 

 

   *





       Le père de Minima avait recommencé à jouer du violon dans une gare en attendant que la roue se remette à tourner dans le bon sens. Une sorte de « Robin des bois » l'avait finalement conduit dans une maison isolée qui disposait de l'eau et de l'électricité. « Un vrai palais », sans doute une ancienne maison de garde-barrière, où la famille avait été de nouveau réunie.

 

       Minima se souvenait qu'elle allait souvent contempler dans la cour le passage des trains qui ne s'arrêtaient plus. Ils glissaient sur les rails en déplaçant l’air qui les gênait, et leur vitesse était si grande qu'elle n’avait pas le temps de fixer son regard sur la tête des voyageurs ! La nuit, elle voyait des traînées de lumière et des traces de couleurs...

 

       A l'intérieur de la maison, le passage des trains faisait cliqueter les objets sur la table et les crayons dérapaient : les lignes qu'elle pré-voyait droites se transformaient en zigzags ; on aurait dit que la table était animée par un moteur comme une machine à coudre.

 

       Elle imaginait son père avec la casquette des contrôleurs de la SNCF et faisait semblant de relever ou d'abaisser les anciennes barrières. Il allait et venait sur un quai, sifflait, agitait un drapeau. Les conducteurs des locomotives descendaient lui serrer la main. La famille se trouvait au centre du monde, leur maison en garantissait le bon fonctionnement. Minima faisait un rêve étrange : qu'un train s'arrête. Il leur manquait de précieux papiers pour avoir le droit de circuler.

 

       Elle avait accompagné son père pour déposer leur histoire dans un dossier de la Préfecture. Dans la file d'attente, elle avait entendu comme une musique de voix avec des suites de sons inconnus qui s'évaporaient dans la salle. D'autres familles et des hommes seuls, soucieux, patientaient. On leur demandait des dates mais eux, une DAT (demande d'asile territorial), et les malentendus s'accumulaient.

 

       Volet bleuUn matin de très bonne heure, la police avait frappé à leur porte. Leur présence dans l'ancienne maison de garde-barrière avait été dénoncée. Le temps de réunir un baluchon, la famille avait été obligée de sortir. Dehors, Minima n'avait pas aperçu de grue mais des truelles et du ciment. Il y avait donc plusieurs façons de déloger les gens. Celle des maçons, qui muraient les portes et les fenêtres, laissait la possibilité de conserver DEBOUT  le souvenir de la maison qui les avait accueillis dans ses entrailles, entre deux rails. Minima s'était retournée pour jeter un dernier coup d'oeil : à l'étage de la chambre où elle avait dormi battait un volet bleu...

 

 

 

 

   *

 

 

 

 

        Un jour, alors qu'elle était partie à la recherche de sa mère, Minima avait aperçu devant l'entrée de la gare la forme d'une femme recourbée, vêtue de noir, avec un foulard noué sur la tête. La femme avait levé son visage vers elle et les passants les avaient enveloppées dans un même regard. C'est ainsi qu'elle avait fait la connaissance de Rosana. Celle-ci choisissait tous les jours le même emplacement. A plusieurs mètres d'un banc où s'allongeaient des hommes fatigués, non loin de l'ouverture par laquelle entraient ou sortaient les voyageurs. Quelques centimètres seulement séparaient son tabouret du mur de béton gris contre lequel elle se reposait à chaque fois que la gare était déserte. Sinon, la honte la maintenait courbée vers le sol.

 

        Minima aidait Rosana à rapporter de quoi manger à sa famille. Quand la foule envahissait les quais, elle baissait la tête comme elle. Certains voyageurs donnaient de l'argent, de la nourriture ou des vêtements. D'autres voulaient appeler la police. L'obsession de Rosana était de ne pas avoir le papier qu'on allait tôt ou tard lui réclamer. Quand arrivait une patrouille de gendarmes, Minima craignait le pire. Une menace planait sur elles en continu, prête à fondre à tout moment comme un oiseau de proie. La femme et l'enfant vivaient en suspension dans le vide, et faisaient des projets en l'air auxquels elles s'accrochaient...   

 

       La gare était devenue le seul point fixe de leur vie. Des gens décidaient à leur place de l'endroit où il fallait qu'elles vivent. Puis d'autres venaient voir et décidaient que ce n'était pas le bon. Rosana résistait pied à pied aux expulsions et ne perdait du terrain que pas à pas. Les horaires qu'elle s'était fixés pour régler sa vie à l'entrée de la gare étaient aussi rigoureux que ses calculs géométriques pour délimiter l'emplacement de son tabouret. Elle avait besoin que la vie soit régulière. Les voyageurs réguliers lui permettaient de se maintenir dans un cadre parallèle.

   
       Minima levait les yeux plus souvent qu'elle pour regarder de grandes affiches qui montraient des objets magnifiques et des personnages de rêve. Les enfants représentés n'avaient qu'un lointain rapport avec l'idée qu'elle se faisait d'elle-même. Comme dans le hall d'entrée d'un cinéma, elle essayait d'imaginer les films en les déduisant des affiches. Les voyageurs munis d'un ticket qui montaient dans les trains étaient les acteurs de leur vie.

   
       Elle observait les allers et venues des habitués de la gare qui, dans un mouvement de pendule rythmé par leurs occupations, revenaient sans cesse vers elle comme si elle était leur centre de gravité ou le fléau d'une balance. Qu'avaient-ils de si lourd à se reprocher?...

   
       Minima se méfiait instinctivement des voyageurs munis d'un porte-documents. Elle les soupçonnait d'inscrire dans leurs dossiers secrets le nom des personnes qui n'occupaient pas une place attitrée. Elle enviait les gens qui voyageaient en famille et ceux dont les sacs débordaient d'achats. Elle avait envie de les suivre pour partager avec eux le soleil. A part quelques distraits, des amoureux et des vieillards, chacun paraissait connaître avec certitude le sens de sa destination. Quand la gare était déserte, elle s'interrogeait sur la ligne de fuite des rails brillants qui s'enfonçaient dans le lointain...

   
       Auprès de Rosana, Minima avait des envies de départ légères. Elle s'éloignait d'elle comme un ballon de fête foraine qui tire sur sa ficelle. Dans l'illusion de la mobilité, sans franchir la limite de son regard circulaire, à portée de ses mains chaudes. Prête à se blottir contre son coeur de cible qui battait fort. Elle s'élevait au-dessus de la voûte de fer et de verre, au-dessus des trottoirs et des toits, et même au-dessus des lois. Elle voyait haut et loin. Elle flottait au-dessus de la vie... Elle avait la vision d'une immense réunion, à l'opposé de toute séparation. Le plan vertical de ses voyages traversait les déplacements horizontaux des lignes de chemin de fer. Ses rêves redescendaient trouer le tissu ferroviaire comme l'aiguille d'une machine à coudre. De quel gigantesque ouvrage avait-elle commencé l'entreprise? Ses fondations prenaient appui contre le ciel. Elle regardait d'avance le tout à l'envers. Elle se voyait comme dans un miroir, avec tous ceux qu'elle aimait, à la place qui leur convenait-revenait. Rosana enfin là, à l'endroit idéal qu'elle avait élu pour adresse, et ses parents ici, à deux pas de chez elle...

 

 

 

 

   *

 




       Etait-ce cette femme à la démarche furtive qui venait de sortir d'une fabrique? Elle s'éloignait de dos. Une mèche brune dépassait de son foulard. Elle ne portait pas son sac en bandoulière. Minima courait, arrivait à sa hauteur. Etait-ce elle? Elle avait baissé la tête. Minima la dépassait. Reconnaissait-elle la gamine? Minima se retournait brusquement, la tête haute, droite comme un I. Elle passait. Elles se croisaient. La femme avait vu l'enfant, gentil sourire. Minima lui avait fait penser à une autre gamine...  


       Elle recommençait. Cette fois, n'était-ce pas elle? Cette silhouette de femme alourdie qui avançait lentement dans sa direction, tirée vers le sol par le poids de son sac. Minima ne bougeait plus. Elle s'efforçait de ressembler à un point de mire. La femme hésiterait, s'arrêterait, se remettrait à marcher d'un pas vif, de plus en plus impatient. Puis elle courrait, elle trébucherait, et Minima partirait comme une flèche se planter dans son cœur, entre ses bras tendus si longtemps attendus !  


       Minima recherchait sa mère dans les endroits où elle pensait qu'elle pouvait exercer ses talents de couturière. Il arrivait ainsi à Minima de suivre des passantes. Elle ne les choisissait pas trop élégantes. Elle les quittait au bord d'une frontière invisible en espérant sans raison qu'elles se retournent. Elles le faisaient parfois, à demi, avant de traverser une rue, pour vérifier les voitures arrêtées. Les destins des uns, des autres, s'entrecroisaient à chaque carrefour. Les gens circulaient ou faisaient circuler. Les feux rouges ou verts réglaient les existences. Le signal d'un feu orange la faisait parfois déraper vers un étalage de fruits et légumes. Elle glissait l'agrume dans sa poche puis elle courait se cacher à l'adresse provisoire qu'elle s'était donnée sur la terre.  


       Ses pérégrinations dans la ville se clôturaient toujours de la même manière. Prise d'une peur subite, elle rejoignait Rosana, restée à son point fixe. On aurait dit qu'elle s'entraînait à partir, ou au contraire à revenir. Son coeur battait comme une horloge détraquée. Les oiseaux migrateurs, parfois, ne savent plus où aller...

 

 

Feu rouge, feu vert 

Les feux rouges ou verts réglaient les existences...

 

 

 

 

 

    * 







       Devant la gare, avec ses habits noirs et son foulard qui lui mangeait le visage, Rosana avait l'air d'une veuve. Aux heures de pointe, son immobilité de statue gênait la foule. On lui disait d'une façon contradictoire qu'elle était libre de et qu'elle devait circuler...

 

       Minima la tirait par la manche, son corps résistait comme un roc. Rosana restait plongée dans le flux de ses pensées. Minima attendait avec elle, en imitant sa patience infinie, que les familles se remettent d'aplomb. Les scènes de leur vie quotidienne se remettraient alors à ressembler à des photos...

 

       Elle transportait dans son sac celle d'un homme-orchestre. Les lèvres de l'artiste jouaient de l'harmonica, ses mains de l'accordéon et ses pieds de la grosse caisse. Isolé dans un cône de lumière, il ressemblait à un jouet mécanique.

 

       Minima se souvenait des coups de cymbales. Elle se trouvait dans un cirque, au milieu du cercle familial. Sur la photo, elle n'était pas plus haute qu'une poupée, mais, assise sur ses épaules, elle dépassait son oncle de la tête. Elle faisait tinter les grelots qui entouraient son chapeau, au rythme de l'orchestre.

 

       La musique faisait partie de leurs bagages. L'âme de leurs ancêtres les accompagnait partout grâce à elle. Rosana chantait certainement en silence dans sa tête quand les gens lui faisaient remarquer qu'elle pouvait circuler. L'heure n'était pas venue. Comme les oiseaux migrateurs, Rosana attendait un signal. Attachée à sa place sur le parvis de la gare, elle ne se sentait pas prête pour n'importe quel départ...

 

 

 

 

    * 

 

 

 

       Minima faisait des gestes, dans sa maison imaginaire de sable et de nacre, pour m'expliquer que, derrière cette fenêtre-ci ou cette fenêtre-là, sous la lampe de la chambre ou celle de la cuisine, dans un cône de lumière chaude qui réunissait la famille, les histoires entendues jadis lui fabriquaient un abri de paroles... Elle parlait la langue maternelle des autres mais n'avait pas, comme eux, la langue déliée. Le ton sur lequel on l'appelait "Machine" grinçait souvent entre les dents. En famille, sa langue était le Roman. Elle ouvrait la porte des merveilles du monde...


       Rosana avait jeté des passerelles entre sa tête et la sienne. Chez elle, Rosana allumait des bougies. La lumière dansait sur son visage. Elle ne portait plus son fichu, ses cheveux noirs brillaient. Elle accompagnait ses récits de chansons. Minima écoutait avec ferveur la musique de ses phrases. Elle s'enroulait dans un tapis rouge pendant que Rosana déroulait pour elle un chapelet d'histoires. Elle se trouvait bien dans ce nouvel abri de paroles qui entraient en résonance avec les souvenirs qu'elle murmurait dans sa tête. Minima se sentait gaie. Elle se souvenait aussitôt que CHANTER  était trompeur. Si Rosana disparaissait?


       Rosana avait posé sur un empilement de cageots embellis par une étoffe la photo d'une réunion de famille. Tout le monde souriait dans la même direction et se serrait les coudes pour tenir dans le cadre. Minima comparait les photos de Rosana avec les siennes.


       Un vieil homme ressemblait au patriarche dont elle avait admiré le portrait mis à l'honneur chez elle au temps fastueux de la machine à coudre, dans la maison qui n'avait pas encore été démolie. Son père prenait la parole en son nom pour enseigner la sagesse. Quand il évoquait les « morts » ou les « disparus », elle sentait que ses sept à huit années de vie s'enracinaient dans les siècles des siècles. Cette sorte de mort ou de disparition ne heurtait pas sa sagesse neuve. Elle se laissait raisonnablement étonner par le mystère des existences révolues de ses ancêtres qui avaient légué leur histoire pour qu'elle comprenne le sens de sa vie sur la terre.


       Parmi les objets qu'elle transportait dans son sac, Minima aimait particulièrement le mécanisme d'une boîte à musique cassée. Elle savait que des personnages avaient dansé sur le couvercle disparu qui leur avait servi de socle. Elle l'avait appris de son père qui l'avait appris du sien car le père de son père avait reçu la boîte intacte en héritage.


       Elle se souvenait de la description d'une danseuse aux longs cheveux noirs qui ressemblait à Rosana lorsqu'elle la regardait, chez elle, à la lueur des bougies. Au temps de la machine, dans la maison démolie, Minima avait essayé de reconstituer la ronde des figurines. Elle avait imaginé la danseuse vêtue d'une robe rouge comme sa mère, et son compagnon avec les habits bleu roi de son père. La troisième statuette jouait sans doute au violon la mélodie reproduite par le mécanisme de la boîte à musique. Minima se rappelait que son père l'avait jouée pour elle au temps de la machine. Elle pouvait l'écouter autant de fois qu'elle le voulait. Elle aimait observer le mouvement des rouages qui provoquaient toujours les mêmes sons.

 

 

 

 

    *

 

 

 

       A l'intérieur de la gare, des musiciens solitaires entraînaient dans leur monde sonore les voyageurs tranquilles qui passaient. Un batteur frappait à coups de poing ou du plat de la main sur un tonneau métallique. Il tapait des rythmes frénétiques au plus dense de la foule. Les moins pressés des voyageurs, ou les touristes, s'arrêtaient pour lefilmer ou prendre des photos. Certains entraient dans la danse, elle, elle oubliait toutes ses peurs.

 

       Le père de Minima, qui courait involontairement le monde, jouait sans doute du violon sur les quais de la gare d'une autre grande ville. Parfois, elle avait l'impression de l'entendre rire devant ou derrière elle.

 

       Les trajets suivis par les trains étaient représentés sur un plan mural sous la forme d'un labyrinthe aux dimensions colossales. Des points lumineux clignotaient comme des étoiles pour désigner les destinations. Laquelle était la bonne? Elles faisaient toutes signe de risquer l'aventure.

 

       Minima tendait la main, elle montrait aux voyageurs qui s'arrêtaient les lignes de sa vie. Elle avait trouvé ce moyen pour aider Rosana à mieux gagner la sienne. Un jour, elle pensait qu'elle verrait ses lignes de vie correspondre avec celles de la main tendue en face. Elle lèverait la tête, elle reconnaîtrait le visage un peu vieilli de sa mère. Elles sortiraient chacune de leur sac des photos identiques comme preuves de leurs épreuves.

 

       Sur une page de journal, elle avait cru se reconnaître. Une famille avait été photographiée de dos. Le frère n'était pas dans le champ. Le double supposé de Minima se trouvait entre le père et la mère, en face d'une statue géante qui brandissait un flambeau. Les personnages avaient des sacs à leurs pieds. Leurs ombres s'effilaient démesurément derrière eux. Ils semblaient attendre l'accostage d'un paquebot dont la cheminée fumait au centre du cliché. Elle conservait dans son sac, avec les autres objets de sa vie ancienne, cette photo de famille...

 

 

 

    *

 

 

 

        Le terrain vague offrait de quoi survivre. De l'eau en abondance dans un tonneau rouillé, quelques fruits et légumes dans un jardin abandonné. Minima conservait des provisions chapardées dans un sac en plastique caché dans le rebord d'un pneu crevé. Quand il pleuvait à verse, elle se protégeait de la boue en s'installant sur des planches de bois. Sur ce radeau, à l'abri d'une bâche imperméable, elle faisait de merveilleux voyages. Ils lui donnaient la sensation de flotter au-dessus de sa vie. Aérienne et liquide, elle devenait un nuage, détachée de tout souci, poussée par un bon vent. L'eau qui tombait empruntait des rigoles qui dessinaient une carte du monde où elle trouvait sans peine une place.

 

        Descendre les fleuves, traverser les mers était un jeu d'enfant. Les montagnes les plus élevées n'étaient pas insurmontables. Elle rencontrait les peuples de la terre, et elle échangeait avec eux des paroles. Elle se sentait comme en famille, sa solitude apparente n'était qu'une fiction. On l'appelait par son véritable prénom, elle était Sarah, entraînée par la sarabande. Elle ne voyait pas les frontières, les obstacles naturels ne lui paraissaient pas inquiétants. Il lui semblait qu'elle apercevait son père, petite silhouette qui courait, à la recherche du "pays qui ne chassait personne". Du haut de son nuage, qui survolait les problèmes, elle essayait de lui expliquer à quel endroit elle l'attendait. Sa voix portée en écho par le relais de ses compagnons romanesques lui parvenait juste à temps.

 

        Par beau temps, le terrain vague survolé par le ciel bleu était une vaste étendue lisse qui faisait penser à une plage. L'ombre de Minima se dessinait avec précision sur cette page de faux sable. Quand elle restait immobile, elle pensait qu'un enfant de géant aurait pu la découper. Elle désirait le rencontrer. Elle avait besoin de lui pour relever les ombres de sa vie ancienne. La machine à coudre de sa mère et sa place à côté d'elle. Au premier étage, les battants bleus d'une fenêtre et à l'extérieur, sous le toit, un nid d'hirondelles blotti contre les briques.

 

        Le soleil de l'été découpait son ombre sur le sol sans aucune bavure. Sur une feuille de carton, des ciseaux auraient pu en suivre le contour. Quand elle s'approchait de la clôture, l'ombre était cisaillée par les fentes. L'angle de la palissade au sol la pliait en deux. Elle s'éloignait vers le centre du terrain pour se voir en entier. A midi, elle n'était qu'un gribouillis. Les rayons du soleil déclinant la faisaient grandir. Il existait un moment de la journée où son double sur le sol arrivait à sa taille. Elle pouvait se contempler dans les moindres détails. Puis il s'étirait démesurément, pour atteindre les confins de la nuit. Elle ressemblait alors à la gamine qui attendait de dos un paquebot sur la photo de l'embarcadère qu'elle transportait dans son sac.

 

        Minima aimait dormir à la belle étoile. Les flammes d'un feu de camp s'arrêtaient de danser. Elles s'écroulaient sur une ombre rouge braise. Une immense lune pleine s'élevait dans la nuit. L'étoile polaire, non loin, clignotait. La Voie Lactée déroulait son tapis blanc, les astres prenaient place, les stars étincelaient. Dos contre terre, elle admirait la chorégraphie du ciel. Elle voyait apparaître la grande et la petite ourse, elle cherchait un chariot. A l'abri des palissades, elle revoyait les bribes de scènes que lui renvoyaient les constellations quand elle les regardait comme autrefois, sur la route de l'Eldorado.

 

        Ses souvenirs étaient minuscules mais, projetés par les astres, ils étaient agrandis. Un soldat ou un brigand qui ne faisait pas de mal aux familles portait son fusil en bandoulière au-dessus d'un manteau. Elle s'amusait à faire comme lui avec une arme simulacre qui faisait fuir les ennemis. Les corps massifs des hommes se retournaient d'une seule pièce pour surveiller les arrières de leur colonie. Les femmes calmaient les enfants en chantant. Les myrtilles cueillies au flanc des montagnes étaient un avant-goût de leurs futurs festins. Le destin leur était favorable, tous le lisaient dans les étoiles...  

 

En route

Sur la route de l'Eldorado... 

 

 

 

 

        *

 

 

 

        Les hauts murs délimitaient un carré dans le ciel. D'autres enfants criaient, jouaient. Minima choisissait le plus souvent de s'asseoir sur le seuil d'une porte fermée. Ses yeux naviguaient sur le carré de ciel. Les nuages formaient une île. De là-haut, que l'espoir était grand! Tous ses rêves, véhiculés par les nuages, devenaient accessibles.

 

        Des merles noirs picoraient sur le sol. Ils s'ébrouaient dans l'herbe mouillée. Ils avaient faim, soif, besoin de se laver comme elle. Ils sifflaient mieux qu'elle mais ne se moquaient pas. Elle les enviait de pouvoir voler.

 

        Les moineaux se montraient familiers, elle leur donnait des miettes de pain. Elle essayait de les toucher, de les saisir délicatement entre les paumes de ses mains. Frtt, ils s'échappaient. Elle avait eu le temps de sentir contre ses doigts en contact avec une petite boule tiède les battements rapides du coeur.

 

        Le ciel était parfois traversé par un oiseau plus grand, plus libre. Elle reconnaissait le cri de la mouette rieuse, son corps blanc et sa coiffe noire, son vol en piqué dans le sillage des bateaux. La mer était-elle proche? Elle se sentait aimantée... Encore plus haut que les nuages, des sortes de craies blanches traçaient des lignes qui se croisaient dans l'azur du ciel. A leur extrémité, des pointes de métal scintillaient au soleil. Elles avançaient résolument vers un horizon qu'elle ne pouvait pas voir. Bien après le passage de ces stylos-fuselages, leurs traînées de fumée blanche se pommelaient, s'effilochaient, laissaient planer longtemps la présence des avions qui dessinaient dans le ciel. Son avenir était peut-être tracé ainsi, dans une direction qu'elle distinguerait bientôt...  

 

 

Cousu de fil blanc

  L'avenir de Minima. 

 

 

 

 

 

 

    * 

 

 

 

 

       Le Directeur du Centre de Retenue Provisoirelui parlait. Derrière le dossier de son fauteuil, au-dessus de sa tête, une gravure représentait des vagues d'oiseaux blancs qui devenaient noirs, ou l'inverse. Minima essayait de suivre le mouvement de leur trajectoire. Le cadre emprisonnait son regard. Les formes mouvantes avançaient en s'effaçant comme de la craie. Elles laissaient apparaître le fond du tableau noir. Des réflexions vertigineuses l'entraînaient dans une sorte de gouffre. Les formes butaient contre un bord et réapparaissaient de l'autre côté, blanches/noires, noires/blanches, indéfiniment. Leur mobilité était capturée. Minima ressentait un étrange malaise. Le Directeur lui parlait, elle ne parvenait pas à l'écouter. Dans le bruit confus de ses phrases, elle discernait seulement parfois des mots qui s'échappaient comme des bulles. "Ton père", "ta mère", "ton frère", "disparus", "cas", "placement", "retour", "où", "ou bien", "pour ton bien", "rien", "sage", "pays", "paysage"...

 

 

 

 

 

   *

 

 

 

 

       Quand j'étais un petit garçon, je passais des heures à admirer la vitrine d'un marchand de jouets. Un grelot tintait quand je franchissais la porte. A la sortie, le tintement me rendait nostalgique. Mais je savais que je pouvais revenir. Devenu adulte, j'ai voulu voyager pour voir le monde et tâcher de le réparer un peu. A mon retour, pour échapper au désespoir, j'ai ouvert, moi aussi, un magasin de jouets. J'ai désormais les cheveux aussi blancs que le vieil homme chenu qui m'ouvrait sa porte à n'importe quel moment de la journée.

 

       Minima m'avait remercié de la visite que je lui avais faite dans sa maison de nacre et de sable en acceptant mon hospitalité « Au Royaume des Jouets ».

 

       J'étais parvenu, me semblait-il, à reconstituer une partie de son histoire récente malgré ses réticences à se livrer. Elle frémissait comme un jeune animal traqué. Quelle conduite devais-je adopter à son égard ? Je voulais la protéger. Cette enfant qui m'était apparue soudainement à la lisière des vagues de l'océan m'obligeait à sortir de mon sommeil engourdi. Elle était non seulement l'archétype de l'enfance mais une petite fille en chair et en os dont je devais prendre soin. Minima m'offrait la chance de ne pas finir en vieil homme rabougri !

 

       Ma boutique contenait le monde entier en miniature. Minima avait été intéressée par le train électrique, et par les maisons qui longeaient son parcours. Comme dans l'ancienne maison de garde-barrière où elle avait séjourné, le chemin de fer croisait un chemin vert. La locomotive tournait en rond sur le circuit. Elle dessinait le cercle de la terre. Des gardes surveillaient les barrières. Des feux s'allumaient, rouges ou verts. Le train changeait de voie quand elle manoeuvrait les aiguillages. Elle se sentait alors toute-puissante, comme Dieu, elle ne voulait que du bien aux voyageurs !

 

       Une horloge ronde indiquait l'heure au fronton de la gare. Certains rataient le train, peut-être n'avaient-ils pas appris à lire. Une figurine qu'elle appelait « Rosana » priait pour ne plus être laissée sur le quai. Elle arrêtait le train à sa guise, au gré de chacun. Les remerciements lui allaient droit au coeur. Elle avait changé de planète, elle n'était plus une cible. Elle commandait aux machines, leurs rouages fonctionnaient harmonieusement. Elle s'était souvenue que sa mère mettait parfois de l'huile dans le moteur de la machine à coudre avec un petit bidon terminé par un bec aussi fin qu'une aiguille. Leur vie de famille n'aurait pas dû se détraquer !

 

       Un soldat d'opérette aux habits chamarrés battait son tambour avec des gestes saccadés. Il tournait la tête du côté gauche quand la baguette droite s'abaissait pour frapper. Les plumes de son chapeau frémissaient. Quand il regardait droit devant lui, les deux baguettes relevées étaient réunies par la pointe. Le mouvement paraissait perpétuel. Dès qu'il ralentissait, Minima tournait une clé dans le dos du soldat qui reprenait de l'allant.

 

       Je lui avais expliqué le fonctionnement de mes jeux de construction et, avec un Meccano, j'avais fabriqué des grues. Elle faisait semblant de les utiliser en sens inverse pour soulever du sol des toits et des murs écroulés.

 

       Pendant qu'elle s'abandonnait au bonheur de jouer, je cherchais un deus ex machina qui aurait pu rendre à sa vie son assise familiale... Mon dieu machinal redéclenchait l'automatisme de l'espoir...

 

       La nuit tombée, j'avais branché des fils dans des prises électriques. L'intérieur des maisons s'était illuminé en même temps que les rues sous les alignements de réverbères. Minima s'était émerveillée de pouvoir embrasser d'un seul coup d'oeil une ville entière. L'ensemble s'animait, les trains et les voitures circulaient. Elle découvrait le don d'ubiquité. Les réseaux de faisceaux lumineux organisaient dans l'obscurité un spectacle qui la fascinait. J'étais heureux que Balthazar le magicien puisse mettre en œuvre pour elle cette symphonie du monde...

 

 

 

*

 

 

 

        Ainsi, Minima avait réussi à s'échapper du Centre où elle avait été retenue. Elle était recherchée, « WANTED », comme Billy-the-Kid. Elle ne valait pas cher et risquait de disparaître de la circulation pour un oui ou pour un non. Le monde fonctionnait selon ce principe binaire primaire qui déclenchait en elle le mécanisme de la peur à chaque fois qu'elle voyait Rosana se laisser bousculer. Comme elle, Minima n'aimait pas se bagarrer. Elle préférait se dissimuler dans les plis de sa jupe ou se cacher dans le terrain vague à l'abri de son ombre. Elle reconstituait sans cesse, feu rouge, feu vert, la scène de l'ogre qui soufflait sur les familles comme sur des fétus de paille. Cette volonté aveugle (?) était inscrite dans les contes sous le nom de méchanceté. Elle avait son équivalent salutaire sous le nom de bonté. Les dangers n'avaient pas d'importance puisque le conte finirait bien !

 

        Des hurlements de sirènes précédaient les éclairs de gyrophares qui recherchaient les hors-la-loi dans les rues voisines. Des rais de lumière crue pénétraient jusqu'à elle à travers les fentes de la palissade. Les rayons tournants déplaçaient un faisceau de rayures noires formé par l'obstacle des planches. Minima se trouvait dans une sorte de cage mais personne ne le savait. Les projecteurs de la police passaient à côté du DESPERADO...

 

 

 

*

 

 

 

Cassée? Etait-elle cassée?... La tête trop lourde de Rosana tirait son buste vers le sol. De loin, la forme de son corps n'avait plus la douceur d'une courbe. Il paraissait plié (cassé?) en deux parties aplaties l'une contre l'autre. Ses mains, qui lui cachaient le visage, glissaient imperceptiblement entre ses genoux. Le contrepoids qu'elles exerçaient l'empêchait à peine de basculer. Minima craignait à tout moment son effondrement. Pourtant, elle savait qu'elle résistait. Elle savait que Rosana récitait en elle-même les paroles de granit que leurs ancêtres avaient confiées au souffle de la mémoire transmise, et qu'elle avait glanées sur les chemins. Minima était fascinée par sa faiblesse de granit. La façon de résister de Rosana paraissait lui ôter toute vie. Minima prenait peur. Elle criait. Sa voix résonnait sur les quais presque vides entre les passages des trains...

 

 

Cri 

     Cri de granit...

 

 

 

 

*

 

 

 

       Les événements s'étaient précipités. Après son évasion, Minima avait retrouvé Rosana à bout de forces devant la gare.

   
       Pour communiquer avec Minima, son frère avait mis au point un système d'encoches qu'il taillait sur la palissade du terrain vague. Il avait eu vent de ses cachettes et de ses amitiés. Elle l'apercevait parfois à proximité de la gare ou le nez collé aux vitrines des bazars de jouets. Il avait un plan pour les remettre sur la bonne trajectoire.  


       Minima mettait Rosana dans la confidence. Elle la voyait se redresser un peu, esquisser un sourire, réapparaître à la surface de la vie. Pour être sûrs de réussir, ils auraient besoin d'elle, de ses paroles de granit. Minima lui parlait de la beauté de l'île où ils aborderaient, de sa poussière étoilée la nuit, sablonneuse le jour, qui tisserait des voiles de soie pour les soustraire à la vue des malveillants.

 

       Avec de la craie rouge et de la craie blanche, le frère de Minima avait dessiné une cible contre les planches de la palissade. Les cercles concentriques étaient interrompus par les fentes. Le coeur était criblé par un faisceau de petits trous. Il gagnait presque à tous les coups. Entre deux lancers de fléchettes, il taillait des encoches sur d'autres planches qui servaient de panneaux d'affichage à l'intention de Minima. Personne d'autre qu'elle ne pouvait comprendre les signes qu'il avait inventés. Son plan se précisait. Il allait bientôt lui demander de passer à l'action.

   
       Elle répondait aux messages de son grand frère en utilisant des cailloux. Un galet de couleur claire signifiait son désir de courir sur les plages de l'île idéale qu'il avait repérée sur la carte du monde. Un morceau de brique rouge préfigurait la première pierre de la maison qu'ils allaient y reconstruire. Elle avait aussi dans sa réserve de signaux un boulet de charbon, un tesson de bouteille, des morceaux de tout et de n'importe quoi. Il revendrait la ferraille, il emporterait les bouts de ficelle pour amarrer leur chaloupe au port. Dans le tamis de ses trouvailles, Minima espérait qu'il découvre de l'or...

 

 

 

*

 

 

 

       Je ne suis pas certain de pouvoir terminer ce récit. Je n'en ai pas la clé. Peut-être qu'un jour... Je l'espère de toutes mes forces.

 

       J'ai gardé d'elle un bout d'étoffe bleu roi qui a dû tomber de son sac ou de l'une de ses poches. Des signes que je ne sais pas déchiffrer ont été tracés à la craie. J'ai fini par comprendre que ce soir-là avait probablement été celui du grand rendez-vous...

 

       Elle s'était endormie au milieu de la boutique, entre les grues et les trains électriques. Les feux clignotaient, rouges ou verts. Je n'avais pas débranché l'électricité pour ne pas éteindre ses rêves. J'ai dû, comme un vieil idiot, m'assoupir. Je ne pourrai jamais me le pardonner.

 

        J'ai suivi plusieurs pistes pour essayer de la retrouver. J'ai pris le train et j'ai cherché de gare en gare. J'ai vu des femmes qui ressemblaient à Rosana et des enfants qui ressemblaient à Minima. Je me suis présenté au Centre de Retenue provisoire le plus proche, mais le directeur n'a pas pu me recevoir, on m'a dit qu'il était débordé de travail. Je suis allé aussi interroger les garde-côtes de l'autre côté de l'océan.

          

       Je continue de me rendre à la périphérie des villes à la recherche de campements. Je dors parfois à la belle étoile.

 

       Dans les terrains vagues, je regarde le monde à travers les planches disjointes des palissades. Il apparaît strié, rayé. Les passants qui marchent librement de l'autre côté ne voient pas ce treillage qui les fragmente à leur insu. J'aperçois le spectre de la vie, son armature secrète, ses lignes de partage. Je vois sans le voir, en même temps, un corps en mouvement barré par une lame de bois. Les barreaux se fondent l'un en l'autre au rythme des marcheurs. Les façades des immeubles, bien ancrées dans le sol, montrent une continuité en tranches, qu'il est possible de suivre de fente en fente. Je poursuis ainsi mes souvenirs, qui fuient en séries d'images découpées. Les mains devant les yeux pour mieux me concentrer, je tâche de les fixer à travers les fentes de mes doigts écartés.

          

       Partout où je vais, je laisse mon nom et mon adresse pour qu'on me donne des nouvelles de Minima.

 

       J'ai commencé ce récit pour que l'attente soit moins insupportable.

 

 

Panneau 

 

Drapeau

 

 

 

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18 mars 2013 1 18 /03 /mars /2013 00:04

Je me suis promenée dans la ville. Bonheur. Bonheur de la découvrir changée, bonheur de la reconnaître, embellie. Mon regard évite celui des passants, s’attarde sur les façades, les nouveaux aménagements, les jeux de la lumière, encore hivernale. Je contourne une forme affalée sur le sol. Je le sais. Il y avait déjà des clochards autrefois. Des associations s’en occupent. Aujourd’hui, je redécouvre ma ville. Une femme, jeune, m’accoste. Je suis en train de manger un pain chaud. Elle a faim, me dit que j’ai l’air bonne. Je sors de ma poche gauche un euro, le pain garni de jambon et de fromage que je tiens de la main droite m’en a coûté trois. Elle me demande un ticket-restaurant. Les passants autour de nous sont sans doute pour la plupart des employés qui prennent l’air à l’heure du déjeuner. Je cherche au fond de ma poche un billet que je réussis à extraire : dix euros. La jeune femme est rayonnante. Je m’éloigne et me retourne, je la vois qui agite le billet pour le montrer de loin à la forme que j’avais contournée tout à l’heure, de l’autre côté de la rue piétonne. La forme s’est redressée et me sourit. Je hoche la tête, je lui rends son sourire et, sans réfléchir, le cœur content, je traverse à nouveau la rue en sens inverse, sors quelques pièces que je laisse tomber dans le gobelet posé à côté d’elle. Elle ne m’a rien demandé. Je m’éloigne vite alors que je pourrais parler à cette femme, plus âgée que l’autre mais, vraisemblablement, moins que moi. Nouer un début de lien pour tisser avec elle l’ouvrage toujours à recommencer de l’humanité. Je continue pourtant mon chemin car, aujourd’hui, je suis de retour, et j’ai rendez-vous avec ma, notre ville...

 

 



 

 

 

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17 mars 2013 7 17 /03 /mars /2013 00:04

 

       Je ne suis pas certain de pouvoir terminer ce récit. Je n'en ai pas la clé. Peut-être qu'un jour... Je l'espère de toutes mes forces.

 

       J'ai gardé d'elle un bout d'étoffe bleu roi qui a dû tomber de son sac ou de l'une de ses poches. Des signes que je ne sais pas déchiffrer ont été tracés à la craie. J'ai fini par comprendre que ce soir-là avait probablement été celui du grand rendez-vous...

 

       Elle s'était endormie au milieu de la boutique, entre les grues et les trains électriques. Les feux clignotaient, rouges ou verts. Je n'avais pas débranché l'électricité pour ne pas éteindre ses rêves. J'ai dû, comme un vieil idiot, m'assoupir. Je ne pourrai jamais me le pardonner.

 

       J'ai suivi plusieurs pistes pour essayer de la retrouver. J'ai pris le train et j'ai cherché de gare en gare. J'ai vu des femmes qui ressemblaient à Rosana et des enfants qui ressemblaient à Minima. Je me suis présenté au Centre de Retenue provisoire le plus proche, mais le directeur n'a pas pu me recevoir, on m'a dit qu'il était débordé de travail. Je suis allé aussi interroger les garde-côtes de l'autre côté de l'océan.           

 

       Je continue de me rendre à la périphérie des villes à la recherche de campements. Je dors parfois à la belle étoile.


       Dans les terrains vagues, je regarde le monde à travers les planches disjointes des palissades. Il apparaît strié, rayé. Les passants qui marchent librement de l'autre côté ne voient pas ce treillage qui les fragmente à leur insu. J'aperçois le spectre de la vie, son armature secrète, ses lignes de partage. Je vois sans le voir, en même temps, un corps en mouvement barré par une lame de bois. Les barreaux se fondent l'un en l'autre au rythme des marcheurs. Les façades des immeubles, bien ancrées dans le sol, montrent une continuité en tranches, qu'il est possible de suivre de fente en fente. Je poursuis ainsi mes souvenirs, qui fuient en séries d'images découpées. Les mains devant les yeux pour mieux me concentrer, je tâche de les fixer à travers les fentes de mes doigts écartés.


       Partout où je vais, je laisse mon nom et mon adresse pour qu'on me donne des nouvelles de Minima.


       J'ai commencé ce récit pour que l'attente soit moins insupportable.

           Minima  

           

 

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16 mars 2013 6 16 /03 /mars /2013 00:04

Je ne suis jamais retournée à B. Ce que je connais de la ville, c'est beaucoup ou c'est peu? Je suis restée une étrangère. Je n'ai pas su comment la voir sauf peut-être une fois, le jour où monsieur Jaffredou, le monsieur J. des Mots mêlés , nous en a fait la visite guidée. "Une visite à ma façon!" avait-il dit. Et sa façon, c'était de nous montrer la ville fantôme, celle d'autrefois ou plus exactement, la faire imaginer en nous la décrivant, au-dessous de la vraie, la vivante, la ville de surface, construite après la guerre sur les gravats de l'autre qui lui font un remblai où elle pousse en plein vent. On commençait devant l'hôtel de ville. Il y avait deux anciens: Edmond et Marguerite, quatre jeunes, une bibliothécaire, un appelé et moi. Nous avons fait semblant d'ouvrir la vieille porte barrée par une forte grille. Passée la porte, quel changement! La rue de Siam a perdu sa courbe, la rue Pasteur sa pente, entre les deux plus d'escaliers ni de relief. La première ville est dessous, son tracé, ses talus, dix ou vingt mètres sous nos pieds, tous débris confondus, arasés, surmontés d'une vaste plateforme sur laquelle l'architecte a posé une ville neuve aux rues plates, alignées qui sont chacune pour le vent d'ouest un couloir et un porte-voix. Nous arrivons dans l'ancien coeur, près de l'eau, près du bras de mer qui entre dans les terres, confisqué à présent, dans ses abords, par l'arsenal qui se taille depuis toujours, ici, la part du lion, interdit aux civils et trop en contrebas, trente mètres, inaccessible, sauf tous les deux ans, les vieux gréements des affiches, qu'on laisse entrer pour la fête. Nous avons regardé les bateaux gris depuis le pont de Recouvrance, nous avons marché jusqu'au château, longé le cours Dajot qui surmonte le port de commerce que la ville ne regarde plus. Que regarde-t-elle alors? Le large? Le vide? Rien? Ce qui est perdu? Elle meurt, elle est en vie? Laquelle des deux villes? La morte en-dessous, bien morte sous les remblais? La vive, par-dessus, qui usurpe son nom? Laquelle des deux est le fantôme de l'autre? 

 

Danielle Auby, Les corbeaux volent sur le dos, éditions La Chambre d'échos.    

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15 mars 2013 5 15 /03 /mars /2013 15:31

Ressac

 

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15 mars 2013 5 15 /03 /mars /2013 00:04

Détournant enfin les yeux du flot de véhicules, de ces hommes et de ces femmes qui paraissaient accrochés avec détermination à leur volant, elle avait repris sa marche vers les longs parallélépipèdes de béton perpendiculaires à la tranche de champs abandonnés sur laquelle elle se trouvait, de telle sorte qu'elle apercevait face à elle les murs aveugles formés par le petit côté des barres ainsi que l'enfilade des fenêtres situées sur la longueur des immeubles les plus proches, qui coupaient de leur masse la perspective fuyante des bâtiments plus éloignés. Sur le flanc opposé, une large avenue qui traversait toute la cité était bordée par une autre série de barres plus petites plantées sur une pelouse pelée. Ici ou là, sépas par une distance trop raisonnable, quelques arbrisseaux appuyés sur leur tuteur signalaient que la nature avait encore quelques droits sur son ancien domaine. Elle dérapait parfois sur des mottes de terre boueuses ou des touffes d'herbe grasse que la pluie avait rendues glissantes. La cité se rapprochait d'elle au rythme lent de ses pas. C'était un lieu de vie apparemment très différent du quartier ouvrier où elle avait grandi, mais les gens étaient à peu près les mêmes et logeaient d'une certaine façon dans le même genre de casiers fabriqués pour eux à l'identique. Une rue ouvrière, c'était de chaque côté un mur de briques fait d'un seul tenant, le plus long possible, derrière lequel on avait construit un autre mur semblable, puis on avait cloisonné et obtenu des maisons avec chacune leur entrée et sans rien au-dessus, ce qui rendait ces cases anciennes plus conviviales que les nouvelles. Freiné par les blocs de béton, le vent qui s'était levé reprenait de la force en s'engouffrant avec fureur dans les voies qui les desservaient. Ses tourbillons imprévisibles faisaient dériver la trajectoire des gouttes de pluie qu'ils entrnaient avec violence dans les courants d'air froid. Aussi avançait-elle tête baissée, les yeux rivés sur l'asphalte noir du trottoir qui reflétait encore une maigre lumière projetée par des lampadaires démesurement effilés, inutiles et ridicules géants d'acier qui luttaient mal contre le jour grisâtre. Elle arrivait au centre commercial...  

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