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  • : le vent qui souffle
  • : Un souvenir surgissait parfois des mots comme un djinn d'une jarre, un souvenir imaginé, un oubli imaginaire... Le jeu de l'oubli dans l'écriture consistait à donner une forme à ces souvenirs blancs qui s'échappaient comme des fantômes...
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Autoportrait

         Qui étais-je vraiment? /

Ballet d'oiseaux

          au bord de la mer  

Impossible livre

      Mots

    déploiement géométrique, sonore, temporel

Les mots/"Sons" dessus dessous?/Où (hou!hou!) sont les sons?/Sur les ondes/Tout se jouait entre deux mots qui se fuyaient/Ecrits déchirés/Les mots me manquent/Mots à profusion/Fond et forme/L'art de combiner les sons/Passerelles de mots/Sous le couvert des mots /Ma voix résonne dans le désert!/C (Qu) antique/Mots creusés-creusets /Mots interdits /Mots /                       

       Motifs

     Leitmotiv/    

         Ombres

     Point de rencontre /Aboli bibelot /Portrait/  

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     Images découpées/La dernière image de lui/ Autoportrait /  

          la lettre i

     Démolition/DESPERADO/Eperdument/  

           immense

     Un océan à traverser/Plans sur la comète, rêverie géante.../  

            improvisations

     Nécessité fait loi?/ Chevauchée fantastique/  

             invisibles frontières  

     Moi et/ou moi/Acrostiche/Du trajet au destin (tragédie?)/Elle ourlait le bord des précipices.../Incertains rivages/L'usine/Couloirs du temps/  

          itinéraires

     Rose des vents/Prendre le large/

7 juin 2013 5 07 /06 /juin /2013 14:04

Je balançais constamment entre deux options. La vie/la mort, le mal/le bien, le beau/le laid, et dans une moindre mesure mais qui comptait beaucoup pour ma mère, le sale/le propre. Je n’étais pas habituée aux nuances. Chez nous, les conversations se limitaient à l’essentiel, c’est-à-dire aux nécessités matérielles de la vie, comme les repas, les courses, la lessive et le travail de mon père.

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5 juin 2013 3 05 /06 /juin /2013 23:04

Dans la ville de H., j’avais laissé le souvenir d’une enfant sage assise sur le seuil de sa maison avec une ardoise sur les genoux où elle traçait des mots avec une craie blanche comme s’il s’agissait d’un écran magique. J’aimais me contempler en pensée avec une certaine distance. On disait de moi que je pouvais « le meilleur comme le pire ». Comment mieux me définir ?

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4 juin 2013 2 04 /06 /juin /2013 23:04

Mes années d’adolescence ont constitué la période newtonienne de ma vie. Elles se sont déroulées avec une régularité cosmique. A cette époque, l’élan que je prenais me ramenait toujours à mon point de départ. Externe, je rentrais chez moi midi et soir (sauf en Terminale parce que le lycée de garçons, qui accueillait les filles pour la préparation au Bac, était situé trop loin, dans la partie bourgeoise de la ville). J’aimais commencer la journée dans le bleu finissant de la nuit, qui autorisait encore les réverbères. Je me laissais hypnotiser comme un papillon par les enseignes lumineuses des commerces, et je ne me lassais pas du ballet des feux de position des automobilistes. J’aimais aussi entendre le ronflement particulier de la dynamo des cyclistes. Quand je n’étais pas trop en retard, des camarades de classe à bicyclette me dépassaient. Je ne courais pas, je n’essayais pas de grignoter les minutes, même lorsque, encore plus en retard que d’habitude, je savais que mon dernier record serait pulvérisé. C’est ainsi qu’un matin, en entrant dans la classe de philo, j’avais été accueillie par des applaudissements, sans doute parce qu’on ne m’attendait plus…

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3 juin 2013 1 03 /06 /juin /2013 23:04

J’aimais rejoindre le cœur battant de la ville à son réveil, avec le sentiment de participer à la remise en activité générale. Du fond de mon enfance qui se situait à H., je me sentais propulsée sur une trajectoire en extension qui me conduisait au-delà de moi-même dans un espace balisé et que je ne ressentais pas comme hostile.

 

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31 mai 2013 5 31 /05 /mai /2013 23:04

Nos déplacements dans la ville de A. se faisaient selon trois axes. Par l’Ouest, nous allions chez ma grand-mère paternelle, par l’Est, nous nous rendions au cimetière et en Belgique, et quand nous marchions sans inflexion ni bifurcation marquée vers la droite ou vers la gauche, en nous laissant simplement attirer par les lumières de la ville et la circulation des voitures, nous arrivions au centre, où, les soirs d’hiver, l’œil rond du beffroi nous éclairait comme une lune. Entre 1968 et 1969, son horloge m’a renseignée chaque matin sur l’étendue de mon retard au lycée, qui était situé à l’autre bout de la ville, à l’opposé de notre faubourg ouvrier. L’année suivante, j’apprendrais brutalement la maladie de ma mère, mais le centre de gravité de mon existence se serait déjà déplacé ; interne à L., je ne reviendrais plus que le week-end dans cette ville qui m’était familière au point de croire que ses plis coïncidaient avec mes propres habitudes et que ma vie tout entière lui était définitivement associée. J’aimais A. comme on aime sa famille, je n’imaginais pas que je serais séparée de l’une comme de l’autre, de l’une parce que de l’autre, dans un avenir proche.

 

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29 mai 2013 3 29 /05 /mai /2013 23:04

La seule ruine importante que je connaissais était celle d’un ancien théâtre situé non loin de la piscine et des Bains-Douches. Il me semblait percevoir une inflexion particulière de leurs voix lorsque mes parents y faisaient allusion en passant et je faisais miens leurs regrets. J’imaginais les rideaux rouges, la scène et les acteurs en train de saluer, la salle où nous aurions applaudi, les lustres et les luxueuses dorures, l’ensemble formant un spectacle si tentant que la guerre qui avait détruit ce théâtre prenait seulement alors pour moi un relief concret qui me la rendait vraiment haïssable.

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27 mai 2013 1 27 /05 /mai /2013 23:04

Je ne pouvais pas ignorer qu’il y avait eu deux guerres avant ma naissance, mais justement, c’était avant ma naissance, pour moi, le monde ne faisait que commencer. Lors de nos promenades dominicales, nous passions devant le monument aux morts érigé sur la « Grand’Place », devant le beffroi. Etaient parvenues à mes oreilles quelques paroles rares de mes parents au sujet des « poilus » et des bombardements. Je savais que ma grand-mère avait eu la vie sauve pour s’être réfugiée sous une table et que le clocher de l’église avait écrasé les maisons de son quartier. Mais je n’avais jamais pris conscience que cette ville où je me promenais avait été complètement détruite pendant la première guerre mondiale et bombardée de nouveau avec des dégâts considérables pendant la seconde. Les rues étaient bordées de maisons qui me paraissaient vieilles et vénérables, posées là sans doute depuis les siècles des siècles et pour l’éternité, alors qu’elles avaient à peine eu le temps d’abriter une génération d’habitants après la « reconstruction » qui avait suivi la destruction totale de la ville en 1914...

 

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20 mai 2013 1 20 /05 /mai /2013 23:04

A une quinzaine de kilomètres de H. et de A. se trouvait la ville de L., associée aux grandes oreilles de mon grand-père mourant, au chevet duquel nous avait convoqués ma grand-mère maternelle. C’était en 1956, quarante ans après les tranchées de la grande guerre dont il était revenu avec une maladie des os. Cette nuit-là, j’avais dormi tête bêche avec mes cousins et cousines. Les parents allaient et venaient de la cuisine à la chambre du grand-père où nous l’entendions gémir. Les grandes personnes essuyaient des pleurs et quand « tout » fut « fini », elles déclarèrent que c’était une « délivrance ». Ce terme désignait un jeu qui était pratiqué dans la cour de récréation de l’école. Nous, les enfants, nous n’avions pourtant aucun point commun avec les adultes. Sauf que… Mon grand frère avait eu un ami mort d’un souffle au cœur, et le mien, dans le canal, aurait pu s’arrêter. Je constatais que l’existence rebondissait contre les portes d’un gouffre…

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2 mai 2013 4 02 /05 /mai /2013 23:04

 

Après le déménagement, j’ai continué d’aller à l’école primaire de la ville de H. Le trajet était long, la sacoche était lourde. L’hiver, après la place de l’Octroi qui séparait les deux communes, la route du retour devenait sinistre. La rue des Murets était interminable avec sa rangée de maisons austères trouée par des courées et, sur le côté opposé, son terrain vague aux herbes folles d’où pouvaient venir tous les dangers. Je préférais le côté des maisons, qu’un éclairage public faisait émerger de la nuit à intervalles réguliers. Dans les espaces non éclairés, je pressais le pas en guettant les ombres. Je commençais à me rasséréner quand j’apercevais l’angle que formait la boulangerie avec l’axe qui amorçait la rue où nous habitions désormais. La vitrine me semblait illuminée comme un phare. Courage ! Le port était en vue. Quand, enfin, je m’engageais dans notre nouvelle rue, le soulagement que je ressentais laissait de nouveau la place à un sentiment d’oppression au fur et à mesure que je m’éloignais du chaud rayonnement de la boutique. Il fallait encore marcher pendant plusieurs dizaines de mètres. Je m’enfonçais dans une espèce de couloir obscur en pente légèrement ascendante dont les parois reproduisaient à l’infini, jusqu’au point de jonction visuel de leurs deux lignes parallèles, les stries verticales correspondant aux portes et aux fenêtres. La rue, qui était pourtant longue, n’était éclairée qu’à ses deux extrémités et au milieu. J’avais pour ma part divisé le territoire de la rue en trois parties, de la plus familière à celle que je fréquentais le moins. Si je faisais souvent le trajet de la boulangerie à la maison, les deux autres tiers de la rue étaient le début d’un périple plus rare qui pouvait conduire jusqu’au centre de la ville d’A. Quand je jouais au Jokari, mon jeu se positionnait sur la fin du premier tiers et le début du second. C’était ce point-là que je fixais mentalement et que j’essayais de discerner dans la pénombre en tâchant d’oublier le poids de mon sac et la pesanteur de mon cœur. Je ralentissais le pas, je retrouvais de la force et du courage au moment de l’arrivée. La façade de la maison se rapprochait, me souriait. Quand je tournerais la clenche de la porte, je me glisserais dans son repli hospitalier, à l’abri du monde.

 

*   

 

 

 

Dans la vie, je suivais des couloirs qui me menaient dans des endroits très différents les uns des autres. C’était une sorte de labyrinthe avec des impasses où je restais plusieurs heures avant de repartir ailleurs. Les lieux où je revenais paraissaient inchangés mais n’étaient plus les mêmes à un ou plusieurs détails près. Moi-même, tout en demeurant celle que j’étais, je ne restais pas identique. Les souvenirs que je revisitais donnaient au temps la flexibilité d’un élastique. Ce qui était passé restait présent dans ma mémoire. Je pouvais jongler avec les époques et les lieux qui leur étaient associés. Or, la ville de H., qui était celle de ma petite enfance, me faisait faire l’expérience du temps révolu. Je continuais de la parcourir physiquement pour me rendre à l’école mais je n’empruntais plus le même trajet qu’autrefois. Les premières années de mon enfance étaient localisées du côté du « chemin vert » quand je me rendais à l’école par l’arrière de la commune. C’était là, en bordure des champs, que j’avais vu mon père et mon frère courir derrière un cerf-volant. Depuis le déménagement, je passais par l’axe principal de la petite ville. Je traversais mon ancienne rue à l’extrémité opposée de celle où j’avais habité. Je ne m’attardais pas sur l’impression étrange que je ressentais comme si, dédoublée, j’apercevais de loin l’enfant que j’avais été ! Je ne m’y attardais pas mais j’en ressentais la piqûre nostalgique ; les autres rues, je ne les traversais pas avec ce pincement au cœur ou cette indifférence affichée…

 

 

*

   

 

 

Nous habitions à la périphérie de A., dans une rue en terre battue desservie par trois pompes, l’eau courante serait installée dans chaque maison en 1963. Nous avions quitté une maison plus confortable mais dont le loyer était « trop cher » et qui n’avait pas de jardin pour y faire pousser des légumes. Nous nous nourrissions principalement de pommes de terre. Mon père avait gardé une prédilection pour le pain, qu’il bénissait d’un signe de croix avant d’entamer la miche. Les légumes de notre futur jardin constitueraient un appoint non négligeable à notre menu et au budget familial. Mon père avait aussi pensé aux fleurs que le jardin fournirait pour le cimetière. Le jour de la fête des morts, il pourrait mettre à profusion dahlias et chrysanthèmes sur les tombes de nos proches. Nous changions de commune mais nous ne nous déplacions que de trois rues. Le déménagement avait pu se faire avec une charrette à bras en quelques allers et retours. Je partais en éclaireur et faisais la mouche du coche. Excitée et joyeuse, je faisais de grands signes pour nous libérer le chemin, le déménagement, même à si peu de distance, restait une aventure.

 

La petite balle en caoutchouc de mon Jokari rebondissait magnifiquement sur le sol lisse de la chaussée en étirant un mince mais solide élastique rond acheté dans une droguerie moderne aux très larges vitrines, qui sentait à l’intérieur toutes sortes d’odeurs étrangement exaltantes. Je tapais dans la balle avec une raquette de bois plein assez petite mais épaisse qu’il valait mieux ne pas recevoir en pleine figure, ce qui pouvait arriver quand je jouais en double avec mon frère (rarement) ou des voisin(e)s. A la fin des années 1950, à cet endroit de la ville, la circulation automobile était inexistante. Seuls le camion qui livrait la bière et la camionnette du laitier pouvaient interrompre nos jeux. L’été, quand j’entendais le klaxon très particulier de la voiturette du marchand de glaces, je rentrais chez moi pour vérifier si le non de ma mère était toujours aussi ferme (c’était « trop cher ») et pour m’éloigner visuellement de la tentation et des regrets que je ne réussissais pas à supprimer complètement de ma tête.

 

Très tôt, j’avais vu ma mère compter les sous. Mon père était courageux et se donnait beaucoup de mal mais ne gagnait pas bien sa vie. Cette anomalie dans le monde des adultes me préoccupait. Comme tous les enfants, j’aimais la logique. Que 2 + 2 fassent 4, sinon, comment s’en sortir ? Le rêve n’était pas le mensonge ni l’imposture. En plus de la logique, je possédais un sens aigu de la justice. Mon père aurait dû être récompensé de ses efforts. Au lieu de cela, la dépense où nous rangions les courses était toujours presque vide. A H. et encore dans nos premières années dans la ville d’A., la paye de mon père était hebdomadaire. Vers le milieu de la semaine, ma mère renversait son porte-monnaie vide au cas où il en serait tombé une pièce oubliée. Pour assurer la soudure, mes parents ne se servaient plus que des nouilles. Nous avions mauvaise réputation auprès des commerçants, non pas à cause des impayés que ma mère n’aurait même pas osé envisager, mais des achats que nous n’effectuions pas. Manquant parfois du nécessaire, il n’était pas question de désirer le superflu. J’étais habituée à ce régime de croisière et je pensais comme mes parents que, de toutes façons, nous avions l’essentiel.

 

Ma vie se dessinait ainsi autant par le creux de tous les objets que je ne possédais pas que par le plein de notre vie familiale chaleureuse. Nous avions droit à tous les superflus gratuits : les promenades dominicales dans la ville, les festivités qui s’y déroulaient une fois par an juste avant la rentrée des classes, les fêtes foraines qu’on appelait ducasses, mais à condition d’avoir le cran de se contenter de regarder les manèges tourner (en renversant son porte-monnaie, ma mère trouvait souvent in extremis la pièce qui permettait de ne pas se sentir totalement frustré !), les visites chez les proches et les amis autour d’une tasse de café, et aussi, moyennant quand même le prix de deux ou trois demis de bière, les longues pauses dans un café du centre-ville où le luxe consistait à y manger des frites.

 

Je ne sais plus qui m’avait offert ce Jokari ni à quelle occasion…

 

Le Jokari avait l’avantage de me dispenser d’avoir un(e) partenaire, le rôle étant tenu par la petite balle attachée à l’élastique qui la reliait à moi. La balle revenait vers moi en proportion de la vitesse que je lui avais donnée, de la direction dans laquelle je l’avais lancée, elle m’obéissait et je la suivais, elle prolongeait mes mouvements, me faisait taper toujours plus fort, toujours plus loin, toujours plus vite, devenait une extension de moi-même, et je me découvrais moins maladroite que je le croyais, capable de tenir tête à l’imprévu de cette petite boule étonnante qui sautait et virevoltait dans tous les sens avec une élasticité que je pouvais maîtriser, que j’apprenais à contrôler en améliorant la précision de mes gestes. Plus tard, je découvrirais que ma vie d’enfant tout entière s’était déroulée selon la même dynamique que ce jeu de balle à l’élastique. Le socle en était la maison où je prenais mon élan avant de me projeter dans les différentes directions qui s’ouvraient à moi, passages obligés comme l’école ou le patronage et parcours buissonniers dans les terrains vagues qui n’avaient pas encore été transformés en terrains à bâtir. Mon statut de « fille » limitait toutefois ces escapades improvisées que la vigilance maternelle encadrait sévèrement, ce qui n’avait pas empêché les accidents. Le plus mémorable avait été ma chute dans un canal, j’avais été repêchée de justesse par mon frère et ses amis venus à la rescousse. Il m’en était resté quelques cauchemars et des frayeurs refoulées qui me rendaient parfois stupide, comme ce jour de forte pluie où je n’arrivais pas à franchir une flaque plus large que d’habitude. Ma posture immobile avait attiré l’attention du boulanger qui venait de terminer sa fournée de pain, il avait envoyé son fils me tirer de là avec une bonne poignée de main. De même, il arrivait que la balle du Jokari reste coincée derrière un objet posé contre les façades des maisons, chaise, vélo ou carriole ; j’allais la délivrer pour reprendre mon jeu, qui serait de nouveau interrompu, à une échéance imprévisible, par une autre maladresse que je n’aurais pas pu m’empêcher de commettre. 

 

Souvenirs lointains mais restés vivants, j’ai gardé en mémoire mes terreurs enfantines. Elles furent multiples. L’obscurité créait des monstres dont je voyais les grimaces hallucinantes et le sommeil ne pouvait venir sans la lumière de l’ampoule du plafond que je laissais allumée toute la nuit. Je croyais pouvoir inhaler ou ingurgiter sans m’en rendre compte les produits domestiques toxiques étiquetés comme « poisons ». Comme je ne savais toujours pas nager malgré les tentatives de mon père après ma presque-noyade, je continuais de courir le risque d’être avalée par n’importe quel plan d’eau. Entre l’âge de six ans, année de ma chute dans le canal, et l’âge de dix ans où j’ai pris conscience de ma propre mort possible « réellement » et quasiment « dans l’instant » (je terminais intérieurement chaque phrase par « si je vis encore »), j’ai été submergée par une vague de peurs existentielles que je ne confiais qu’à la dernière extrémité, quand je ne pouvais plus justifier la bizarrerie de mon comportement et que celui-ci suscitait des questions auxquelles je ne pouvais répondre de manière satisfaisante, comme le fait de chipoter dans mon assiette parce que j’essayais d’en éliminer des aliments qui auraient pu être contaminés par des mouches qui elles-mêmes avaient pu être en contact avec un poison qu’on leur destinait sur des rubans collants… Il me semblait que dans la vie réelle je n’avais pas droit à l’erreur. Je reportais mon anxiété sur les autres et je me souviens que vers l’âge de six ans, consciente du danger que courait la petite voisine qui s’était élancée au milieu de la chaussée dans la direction de la route nationale toute proche où circulaient de gros camions, je l’avais poursuivie et forcée à rebrousser chemin sur le trottoir. L’insouciance supposée des enfants est un leurre. Ils expérimentent la philosophie avec les premières expériences de la vie. Leur capacité d’oubli et d’émerveillement (leur résilience) les fait entrer de plain-pied dans la poésie. Leurs révoltes, entières, les incitent à vouloir changer le monde, ce qu’ils essaient de faire, parfois, plus tard… Je poussais donc à bout mes raisonnements jusqu’à leurs derniers retranchements. Je savais bien qu’in fine l’erreur était fatale. Et je tapais, tapais dans la petite balle en caoutchouc du Jokari pour rebondir comme elle et m’étourdir jusqu’à l’oubli…

 

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28 avril 2013 7 28 /04 /avril /2013 11:04

Plus tard, je découvrirais que ma vie d’enfant tout entière s’était déroulée selon la même dynamique que ce jeu de balle à l’élastique. Le socle en était la maison où je prenais mon élan avant de me projeter dans les différentes directions qui s’ouvraient à moi, passages obligés comme l’école ou le patronage et parcours buissonniers dans les terrains vagues qui n’avaient pas encore été transformés en terrains à bâtir. Mon statut de « fille » limitait toutefois ces escapades improvisées que la vigilance maternelle encadrait sévèrement, ce qui n’avait pas empêché les accidents. Le plus mémorable avait été ma chute dans un canal, j’avais été repêchée de justesse par mon frère et ses amis venus à la rescousse. Il m’en était resté quelques cauchemars et des frayeurs refoulées qui me rendaient parfois stupide, comme ce jour de forte pluie où je n’arrivais pas à franchir une flaque plus large que d’habitude. Ma posture immobile avait attiré l’attention du boulanger qui venait de terminer sa fournée de pain, il avait envoyé son fils me tirer de là avec une bonne poignée de main. De même, il arrivait que la balle du Jokari reste coincée derrière un objet posé contre les façades des maisons, chaise, vélo ou carriole ; j’allais la délivrer pour reprendre mon jeu, qui serait de nouveau interrompu, à une échéance imprévisible, par une autre maladresse que je n’aurais pas pu m’empêcher de commettre. 

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